Les trois merveilles
- Lucienne
- 30 janv.
- 5 min de lecture
... un conte des Mille et une Nuits
Texte et illustrations dans le domaine public.

Un sultan des Indes avait trois fils : Houssain, Ali et Ahmed. Son frère étant mort, laissant une fille encore très jeune, nommée Nourounnihar, il la recueillit et la fit élever dans son palais avec ses propres enfants.
Cette jeune princesse était douée d’une grande beauté et, à mesure qu’elle avançait en âge, on découvrait en elle des qualités non moins remarquables que les traits de son visage ; aussi, les princes ses cousins avaient-ils pour elle une grande affection, et chacun d’eux avait le secret désir de l’épouser.
Leur père, ayant découvert leur désir, essaya d’amener les deux plus jeunes à céder à leur frère aîné la main de la princesse ; mais, ni l’un ni l’autre ne voulant y consentir, il les fit venir devant lui :
« J’ai décidé, leur dit-il, que vous partiriez tous trois pour aller voyager et j’accorderai la main de ma nièce Nourounnihar à celui de vous trois qui me rapportera la rareté la plus curieuse et la plus extraordinaire. Pour l’achat de cet objet et les frais de votre voyage, je vous donnerai à chacun la même somme. »
Le sultan leur fit aussitôt remettre la somme qu’il leur avait promise et, le lendemain de grand matin, ils partirent habillés en marchands, chacun avec un seul officier déguisé en esclave.
Ils se rendirent ensemble au premier gîte où le chemin se partageait en trois. Ils convinrent que leur voyage serait d’un an et se donnèrent rendez-vous au même endroit. Le premier arrivé devait attendre les autres, afin qu’ils se présentassent ensemble devant leur père.
Après s’être souhaité réciproquement un heureux voyage, ils se séparèrent et prirent chacun un chemin différent.
Houssain, ayant entendu dire des merveilles du royaume de Bisnagar, se dirigea de ce côté et arriva à Bisnagar, environ trois mois après. Il se logea dans un khan destiné aux marchands étrangers et se rendit à l’un des quartiers de la ville.
Pendant qu’il s’y promenait, il vit passer un crieur portant un tapis d’environ six pieds carrés et qui le criait à trente bourses à l’enchère. Il appela le crieur et demanda à voir ce tapis qui lui parut d’un prix exorbitant.
« Votre étonnement sera encore plus grand, lui dit le crieur, quand vous saurez que j’ai ordre de le faire monter jusqu’à quarante bourses. Mais vous conviendrez qu’il vaut bien ce prix-là, car, en s’asseyant sur ce tapis, on est aussitôt transporté à l’endroit où l’on désire aller. »
Houssain, voulant se convaincre de la vérité de ce que disait le crieur, s’assit avec lui sur le tapis ; et ayant formé le souhait d’être transporté au khan dans son appartement, il s’y trouva instantanément.
Il lui compta alors aussitôt la somme de quarante bourses et y ajouta vingt pièces d’or comme gratification.

Convaincu que ce tapis merveilleux lui obtiendrait la main de Nourounnihar, il resta quelque temps encore à Bisnagar, puis résolut d’aller attendre ses frères, à l’endroit qu’ils avaient choisi pour se réunir, et, s’étant assis sur son tapis avec son officier, il fut transporté immédiatement au lieu du rendez-vous.
Le prince Ali, second fils du sultan, s’était dirigé du côté de la Perse. Après une marche de quatre mois, il arriva à Chiraz.
Le lendemain de son arrivée, parmi tous les crieurs de la ville, il en vit un qui criait à trente bourses un très petit tuyau d’ivoire. Le prince Ali lui demanda s’il était bien dans son bon sens d’en demander un prix pareil.
« Vous allez en juger vous-même, lui répondit le crieur. Remarquez que ce tuyau est garni d’un verre à chaque extrémité. En regardant par l’un des deux, on voit la chose ou la personne que l’on désire voir. »

Le prince regarda aussitôt, souhaitant de voir le sultan son père, et il le vit assis sur son trône et au milieu de son conseil. Ali promit alors au crieur de lui donner pour ce tuyau le prix qu’avait fixé le vendeur, et, le crieur lui ayant demandé quarante bourses d’or, il les lui compta aussitôt.
Il ne douta pas que cet objet merveilleux ne lui valût la main de la princesse Nourounnihar, et, après avoir visité de ce qu’il y avait de plus curieux dans la Perse, il reprit le chemin du royaume de son père et se rendit au lieu du rendez-vous, où il trouva son frère Houssain.
Le prince Ahmed s’était rendu à Samarcante.
Dès le lendemain de son arrivée, un crieur se présenta devant lui avec une pomme artificielle qu’il criait trente-cinq bourses.
« Seigneur, lui dit le crieur, cette pomme n’a l’air que de peu de chose ; cependant, il n’y a pas de malade que cette pomme ne guérisse, et cela se fait simplement en la faisant flairer par la personne malade. »
Quelques personnes confirmèrent ce que le crieur avait disait ; Ahmed compta aussitôt au crieur quarante bourses d’or. Quelque temps après, il reprit la route des Indes et arriva avec bonheur à l’endroit où ses deux frères l’attendaient.
Lorsque les trois princes furent réunis, ils se montrèrent l’un à l’autre les curiosités qu’ils avaient rapportées. Houssain ayant regardé dans le tuyau d’ivoire, en souhaitant de voir Nourounnihar, annonça à ses frères que la princesse était dangereusement malade. Ali et Ahmed virent la même chose. Mais Ahmed montra à ses frères la pomme qu’il avait rapportée, leur indiqua sa propriété merveilleuse et proposa d’en faire l’expérience sur la princesse Nourounnihar. Les princes s’assirent tous trois sur le tapis d’Houssain, et ayant souhaité d’être transportés dans la chambre de la princesse, ils y furent en un instant. Ahmed se levant s’approcha du lit de la princesse et lui mit la pomme merveilleuse sous les narines.

Aussitôt la princesse ouvrit les yeux et demanda à se lever, comme si elle sortait d’un long sommeil. Ses femmes lui ayant raconté ce qui venait de se passer, elle remercia les princes ses cousins et principalement Ahmed.
Alors les trois frères allèrent présenter leurs respects au sultan et lui montrer leurs merveilles.

Après avoir examiné ce que chacun rapportait :
« Mes enfants, dit le sultan à ses fils, les trois objets que vous avez rapportés vous laissent dans une parfaite égalité, car sans le tuyau d’Ali vous n’auriez pas su que vous alliez perdre la princesse, sans la pomme d’Ahmed vous n’auriez pu la guérir, et sans le tapis d’Houssain les deux premiers objets seraient demeurés inutiles, puisque vous n’auriez pu vous rendre immédiatement auprès d’elle. Il faut donc recourir à une autre épreuve. Prenez chacun un arc et une flèche et rendez-vous à la plaine d’exercice des chevaux. Je déclare que j’accorderai la main de la princesse à celui qui aura tiré le plus loin.

Aussitôt les princes se rendirent avec leur père et suivis d’une grande foule à l’endroit indiqué. Houssain tira le premier, mais la flèche de son frère Ali tomba plus loin que la sienne. Quant à celle d’Ahmed, on la perdit de vue et personne ne la vit tomber. On la chercha, mais inutilement, de sorte que le sultan se déclara en faveur d’Ali et donna des ordres pour les préparatifs du mariage de ce prince et de Nourounnihar, mariage qui se fit quelques jours après avec une grande pompe et une grande magnificence.
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