Le dormeur éveillé
- Lucienne
- 4 sept. 2024
- 11 min de lecture
... un conte des Mille et une Nuits
Texte et illustrations - sauf première - dans le domaine public.

Illustration de Maxfield Parrish
Sous le règne du calife Haroun-al-Raschild, il y avait à Bagdad un marchand fort riche qui vivait avec sa femme et son fils nommé Abou-Hassan, qui avait alors environ trente ans.
Ce marchand étant venu à mourir, Abou-Hassan se trouva en possession d’immenses richesses, et comme son père, pendant sa vie, ne lui avait donné que ce qui était strictement nécessaire pour son entretien, il résolut de se dédommager et de ne se refuser aucun plaisir. Pour cela il partagea son bien en deux parts. Il employa la première à acheter des terres et des maisons, dont il se fit un revenu suffisant pour vivre à son aise ; mais il se promit de ne toucher en rien à ces sommes, et de les amasser à mesure qu’il les recevrait. L’autre moitié de son bien consistait en une somme considérable d’argent comptant, et il la destina à se donner tous les plaisirs.
En peu de temps, il se fit une société de jeunes gens de son âge et de sa condition et voulut leur faire partager les jouissances qu’il se promettait à lui-même. Mais il en usa si largement tout d’abord qu’au bout d’une année la somme qu’il avait destinée à ses plaisirs se trouva épuisée. Aussitôt, ses amis l’abandonnèrent, et cette conduite l’attrista bien plus que tout l’argent qu’il avait dépensé. Dans sa douleur, il se promit de ne donner à manger, de sa vie, à aucun homme de Bagdad.
Il prit alors l’argent de son revenu qu’il avait mis en réserve, et résolut d’en tirer chaque jour une somme déterminée et suffisante pour souper convenablement, lui et une autre personne ; mais il jura que cette personne serait un étranger arrivé le jour même et qu’il renverrait le lendemain, ne le recevant à sa table qu’une seule fois. Pour cela, il allait chaque soir s’asseoir au bout du pont de Bagdad et, lorsqu’il voyait un étranger, il l’invitait à souper et à passer sous son toit la première nuit de son séjour dans la ville. Il avait soin de l’informer qu’une fois sorti de chez lui, il ne lui parlerait plus et ne le regarderait même plus, et il était très exact dans l’observation de cette règle.

Il vivait ainsi depuis quelque temps déjà, lorsqu’un soir, alors qu'à son habitude, il était assis au bout du pont, le calife Haroun-al-Raschid se présenta, mais déguisé de manière que personne ne pouvait le reconnaître.
Le calife, voulant juger de toutes choses par lui-même, allait, tous les premiers du mois, sur les grands chemins conduisant à Bagdad. Ce jour-là, il venait de débarquer de l’autre côté du pont, déguisé en marchand de Mossoul, et suivi d’un esclave. Abou-Hassan se leva et, après l’avoir gracieusement salué :
« Seigneur, lui dit-il, je vous félicite de votre heureuse arrivée, et je vous prie de me faire l’honneur de souper chez moi et de passer cette nuit dans ma maison. »
Puis il lui expliqua l’habitude qu’il avait d’inviter ainsi chaque jour le premier étranger qui se présentait à lui.
Le calife accepta l’invitation qui lui était faite et suivit Abou-Hassan qui, ne se doutant nullement que son hôte était le calife lui-même, le traita comme son égal. Il le conduisit chez lui où sa mère leur servit un excellent repas ; puis, sur la fin du jour, il fit apporter des lumières et placer près de lui les bouteilles et les tasses ; et, s’étant servi à boire, il en offrit au calife :

— Goûtez, seigneur, lui dit-il, vous trouverez ce vin bon. »
Haroun-al-Raschid, voyant qu’Abou-Hassan avait l’esprit très enjoué, se fit un plaisir de l’exciter à boire, afin de le mieux connaître par la gaieté que le vin lui communiquait. Il lui demanda son nom et à quoi il s’occupait ; Abou-Hassan lui raconta alors son histoire entière, et ils continuèrent de causer jusque bien avant dans la nuit. Alors le calife, feignant d’être très fatigué, dit qu’il avait besoin de repos, remercia Abou-Hassan de son hospitalité, et, pour lui prouver sa reconnaissance, lui demanda s’il ne pouvait lui être utile en rien.
« Mon bon seigneur, lui répondit Abou-Hassan, je vous remercie de l’intérêt que vous me témoignez ; mais je puis vous assurer que je n’ai ni chagrin, ni affaire, ni désir ; je n’ai pas la moindre ambition et je suis très content de mon sort. Je vous avouerai néanmoins qu’une chose me fait de la peine.
Il y a, vous le savez, dans chaque quartier de la ville, une mosquée où un iman fait la prière avec les fidèles. L’iman de mon quartier est un parfait hypocrite et il s’est associé quatre autres vieillards, qui s’assemblent chez lui chaque jour. Dans leurs conciliabules, il n’y a médisance ni calomnie qu’ils ne mettent en usage contre tous les habitants du quartier. Aussi, la seule chose que je demanderais à Dieu serait d’être calife un jour seulement. Je ferais donner cent coups de bâton à chacun des quatre vieillards, et quatre cents à l’iman, pour leur apprendre à ne plus troubler ainsi le repos de leurs voisins. »
Le calife trouva le souhait d’Abou-Hassan très plaisant, et il lui inspira l’idée de s’en faire un divertissement. Avant de se séparer, ils voulurent boire ensemble une dernière fois ; le calife se saisit de la bouteille et des tasses, et dans celle d’Abou-Hassan il jeta une pincée d’une poudre qu’il avait toujours sur lui. Abou-Hassan prit la tasse et la vida d’un trait. Mais à peine eut-il bu, que la poudre fit son effet et il tomba dans un profond sommeil. Le calife appela son esclave.
« Prends cet homme dans tes bras, lui dit-il, et emporte-le ; mais remarque bien cette maison, pour l’y rapporter quand je te le commanderai. »
Haroun-al-Raschid sortit de la maison avec son esclave, mais il laissa la porte ouverte, contrairement à ce que lui avait recommandé Abou-Hassan.

Le calife rentra dans son palais par une porte secrète, fit déshabiller Abou- Hassan, et le fit coucher dans son propre lit. Puis il fit venir tous les officiers et toutes les dames du palais, et leur fit savoir qu’il désirait que le lendemain on rendît à celui qui était à sa place les mêmes devoirs qu’on était habitué à lui rendre à lui-même, et qu’en toute occasion on ne manquât pas de le traiter de « Commandeur des croyants ». Les officiers et les dames comprirent que le calife voulait se divertir, et répondirent par une profonde inclination. En se couchant, Haroun-al-Raschid donna ordre à Mesrour, chef des eunuques, de venir l’éveiller de très bonne heure.
Le lendemain matin, Mesrour n’eut garde de manquer à l’ordre qu’il avait reçu. Dès que le calife fut entré dans la chambre où dormait Abou-Hassan, il se plaça dans un petit cabinet élevé, d’où il pouvait, par une jalousie, voir tout ce qui se passait sans être vu. Puis les officiers et les dames entrèrent et chacun prit sa place accoutumée.
Alors, comme le jour commençait à paraître, l’officier qui était près du lit approcha du nez d’Abou-Hassan une petite éponge trempée dans du vinaigre. Abou-Hassan éternua aussitôt, et ouvrit les yeux. Il se vit dans une grande chambre superbement meublée, et environné de jeunes dames, dont plusieurs tenaient à la main des instruments de musique. Il vit sur son lit une couverture de brocart avec des perles et des diamants ; près de lui un habit de même étoffe, et sur un coussin un bonnet de calife.
« Bon, pensa-t-il, me voilà calife ! C’est un songe, effet du souhait dont je m’entretenais tout à l’heure avec mon hôte.
Il refermait les yeux pour dormir, quand un eunuque s’approcha :
— Commandeur des croyants, lui dit-il respectueusement, le jour commence à paraître : il est temps que Votre Majesté se lève pour faire sa prière.
Abou-Hassan fut très surpris d’entendre ces paroles. Un moment après :
— Commandeur des croyants, reprit l’eunuque, Votre Majesté aura pour agréable que je lui répète qu’il est temps qu’elle se lève, car le soleil va paraître. »
Abou-Hassan ouvrit alors les yeux et vit distinctement ce qu’il n’avait vu que confusément d’abord. Il se leva sur son séant, d’un air riant ; aussitôt les dames du palais se prosternèrent devant lui, et lui souhaitèrent le bonjour, ce dont il fut enchanté. Puis Mesrour entra, et se prosterna devant lui.
« Commandeur des croyants, lui dit-il, Votre Majesté me permettra de lui représenter que beaucoup de ses sujets attendent son lever pour lui présenter leurs suppliques, et qu’elle n’a que le temps de monter sur son trône, pour y tenir conseil.
— À qui donc croyez-vous parler, demanda Abou-Hassan, et quel est celui que vous appelez Commandeur des croyants ?
— Votre Majesté, reprit Mesrour, n’est-elle pas le Commandeur des croyants, le monarque du monde, et le vicaire sur la terre du prophète envoyé de Dieu ?
À ces paroles, Abou-Hassan partit d’un grand éclat de rire et le calife eût ri de même, s’il n’eût craint de mettre fin à cette scène.
— Quelle merveille ! s’écria le prétendu calife ; j’étais hier soir Abou-Hassan, et je suis ce matin le Commandeur des croyants ! »
Les officiers l’habillèrent et, quand ils eurent achevé, précédé de Mesrour et suivi des dames et des officiers, il entra dans la salle du conseil et s’assit, aux acclamations de tous les huissiers.
Pendant qu’Abou-Hassan se rendait dans la salle du conseil, le calife s’était rendu dans un autre petit cabinet, d’où il pouvait voir ce qui se passait au conseil.

Quand il se vit entouré des officiers du palais, Abou-Hassan ne douta plus qu’il ne fût calife, et le grand vizir lui ayant dit que les autres officiers étaient à la porte, attendant la permission . d’entrer pour lui rendre leurs hommages, Abou-Hassan ordonna aussitôt qu’on les fît entrer. La porte fut alors ouverte et les émirs et les principaux officiers de la cour, tous en habits de cérémonie, lui rendirent leurs respects.
Lorsque cette cérémonie fut terminée, Abou-Hassan appela le chef de police :
« Juge de police, lui dit-il, allez sans perdre de temps dans la mosquée de tel quartier de la ville ; vous y trouverez l’iman et quatre vieillards. Saisissez-vous de leurs personnes ; faites donner à chacun des quatre vieillards cent coups de nerf de bœuf et quatre cents à l’iman ; puis vous leur ordonnerez de changer de mosquée, avec défense de jamais remettre les pieds dans le quartier d’où ils auront été chassés.
Le prétendu calife s’adressa ensuite au grand vizir :
— Faites-vous donner par le grand trésorier, lui dit-il, une bourse de mille pièces d’or, et allez au quartier d’où vient le juge de police la porter à la mère d’un certain Abou-Hassan, surnommé « le débauché » : il est connu dans ces environs. »
Le grand vizir se fit donner la bourse et la porta à la mère d’Abou-Hassan ; il lui dit que le calife lui envoyait ce présent, ce qui la surprit beaucoup, car elle ignorait ce qui se passait au palais.

Dès que le vizir fut revenu et eut rendu compte de sa mission, le chef des eunuques annonça que le conseil était fini.
On conduisit alors Abou-Hassan dans l’appartement où le couvert était mis, et on lui servit un repas magnifique. Ayant demandé à l’une des dames qui le servaient qu’elle lui portât à boire, la dame courut au buffet et revint avec un verre plein de vin dans lequel elle avait adroitement jeté une pincée de la poudre, dont le calife s’était servi le jour précédent. Abou-Hassan vida le verre et, comme la veille, il tomba dans un profond sommeil.

Le calife sortit alors de l’endroit où il était caché, il fit dépouiller Abou- Hassan de son habit de calife, et lui fit remettre celui qu’il portait la veille ; puis il ordonna à son esclave de le reporter chez lui, et de se retirer en laissant la porte ouverte.
Abou-Hassan fut fort surpris en s’é veillant de se retrouver chez lui. Sa mère étant entrée et voyant qu’il la regardait avec des yeux étonnés :
« Qu’avez-vous, mon fils, lui demanda-t-elle, et que vous est-il arrivé ? »
Aussitôt, il lui déclara qu’il était non pas son fils, mais le Commandeur des croyants. Sa mère s’appliqua à lui prouver qu’il n’était pas dans son bon sens pour tenir un pareil discours; Abou-Hassan entendit ces remontrances paisiblement ; mais, sa mère lui ayant raconté ce qui était arrivé à l’iman et aux quatre vieillards, il affirma à sa mère que c’était lui qui les avait fait châtier, et se mit à crier si fort que les voisins accoururent, le saisirent et l’emmenèrent à l’hôpital des fous, où le concierge, pour le calmer, le régala de cinquante coups de nerf de bœuf.

Il resta quelque temps sans vouloir reconnaître qu’il n’était pas le calife. Enfin un jour que sa mère était allée le voir :
« Eh bien, mon fils, lui dit-elle, comment vous portez-vous ?
— Ma mère, répondit-il, je reconnais mon égarement : j’ai été abusé par un songe, et je suis maintenant bien convaincu que je suis votre fils, Abou- Hassan, et non pas le Commandeur des croyants.
— Mon fils ! s’écria la mère, je suis ravie de vous entendre parler si raisonnablement ; mais il faut que je vous dise ma pensée sur votre aventure : l’étranger qui soupa un soir chez vous laissa la porte ouverte en s’en allant, et je crois que c’est ce qui donna au démon l’occasion d’y entrer, et de vous jeter dans l’illusion où vous étiez. »
Le concierge de l’hôpital des fous fut appelé et, ayant reconnu qu’Abou-Hassan avait recouvré son bon sens, lui rendit la liberté.
Le lendemain, la première personne qu’il vit fut ce même marchand de Mossoul, de qui lui étaient venus tous ses malheurs. Aussi il se garda bien de lui adresser la parole. Mais le prétendu marchand alla l’aborder, et fut si aimable qu’il l’emmena chez lui une seconde fois ; seulement il lui fit promettre de fermer la porte en s’en allant.
Ils soupèrent ensemble, et, à la fin du repas, le calife jeta comme la première fois une pincée de poudre dans la tasse d’Abou-Hassan, qui s’endormit aussitôt. L’esclave le prit, sur un signe de son maître, et ils se rendirent au palais. Le calife commanda qu’on mît à Abou-Hassan l’habit qu’on lui avait mis la première fois et qu’on le couchât sur le sofa où il s’était endormi, alors qu’il se croyait Commandeur des croyants.

Le lendemain, lorsque Abou-Hassan ouvrit les yeux, tous les instruments de musique jouèrent à la fois, et les officiers et les dames se mirent à danser autour de lui, si bien qu’il se crut redevenu calife.
À ce moment, le véritable calife se montra et tout le monde se tut. Il raconta alors à Abou-Hassan comment on l’avait endormi, et le plaisir qu’il en avait eu ; puis, pour le consoler des mauvais traitements qu’il avait reçus à l’hôpital des fous, il lui assigna un appartement dans son palais, et lui fit donner une bourse de mille pièces d’or.
Abou-Hassan se hâta d’aller raconter à sa mère ce qui s’était passé et revint prendre possession de l’appartement que lui avait donné le calife. Celui-ci, pour mettre le comble à ses bontés, lui fit épouser une jeune esclave de sa femme, Zobéide : elle se nommait Nouzhatoul Aouadat.
Ils vécurent heureux assez longtemps. Mais comme chaque jour ils faisaient bonne chère, sans s’occuper de la dépense, ils eurent vite dépensé tout ce qu’ils avaient.
Alors Abou-Hassan, pour avoir de l’argent, imagina une ruse qui réussit parfaitement.
« Je vais faire le mort, dit-il à sa femme ; vous m’ensevelirez, puis vous irez tout en larmes trouver Zobéide, qui ne manquera pas de vous faire présent d’une forte somme pour aider aux frais de mes funérailles. Après cela, vous ferez la morte à votre tour, et je me rendrai dans un grand désespoir chez le calife, qui ne manquera pas non plus de me faire de riches présents.
La chose se passa comme il l’avait prévu. Zobéide se montra d’une grande générosité envers son esclave, et Abou-Hassan revint de chez le calife avec une bourse de cent pièces d’or.
Cependant, Haroun-al-Raschid s’était rendu chez Zobéide, pour lui dire combien il partageait sa douleur de la mort de son esclave. Zobéide assura à son époux que Nouzhatoul Aouadat était en parfaite santé, et que c’était Abou-Hassan qui était mort. Le calife soutint le contraire ; alors, ne pouvant s’entendre, ils se rendirent à l’appartement d’Abou-Hassan et de sa femme. Ceux-ci, couchés au milieu de la chambre, contrefaisaient les morts.
À cette vue, Haroun-al-Raschid et son épouse furent saisis d’étonnement.
« Je donnerai mille pièces d’or, s’écria le calife au bout d’un moment, à celui qui me dira qui est mort le premier !
À peine eut-il prononcé ces paroles, qu’une voix se fit entendre sous la pièce de brocart qui couvrait Abou-Hassan :
— Commandeur des croyants, c’est moi qui suis mort le premier ; donnez-moi les mille pièces d’or. »

Et aussitôt, il alla se jeter aux pieds du calife, pendant que sa femme, qui s’était comme lui débarrassée de son linceul, se prosternait devant Zobéide.
Haroun-al-Raschid et son épouse rirent beaucoup de l’idée qu’avait eue Abou-Hassan, et celui-ci reçut les mille pièces d’or promises par le calife, tandis que Zobéide en faisait donner autant à son esclave pour lui témoigner la joie qu’elle avait de ce qu’elle fut encore en vie.
Abou-Hassan et sa femme conservèrent toujours les bonnes grâces du calife et de Zobéide, et acquirent de leur libéralité de quoi subvenir largement à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.
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