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    Bénis soient les humbles

    il y a 5 heures
    49 min de lecture

    … nouvelle de Georges Simenon



    par Lina Dūdaitė



    Quelles furent les étapes de l’écriture de cette nouvelle ?

     

    En 1947, Georges Simenon en écrit une première version, Le petit tailleur et le chapelier, dotée d’une fin spécifique.

    L’année suivante, il écrit Bénis soient les humbles, en reprenant la même trame de départ, mais avec un dénouement modifié. Ce texte, que vous pourrez lire ci-dessous, a remporté le premier prix du concours de la nouvelle policière d’Ellery Queen’s Mystery Magazine en 1949.

    Enfin, le roman Les fantômes du chapelier en constitue la version finale, reprenant les premiers chapitres communs aux deux nouvelles précédentes, tout en offrant un troisième dénouement inédit.


    Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre.

    Saint Matthieu V

     

    - I -


    Kachoudas, le petit tailleur de la rue des Prémontrés, avait peur, c’était un fait incontestable. Mille personnes, dix mille personnes plus exactement - puisqu’il y avait dix mille personnes dans la ville - avaient peur aussi, sauf les enfants en très bas âge, mais la plupart ne l’avouaient pas, n’osaient même pas se l’avouer devant la glace.

    Il y avait déjà plusieurs minutes que Kachoudas avait allumé l’ampoule électrique qu’un fil de fer lui permettait d’attirer et de maintenir juste au-dessus de son travail. Il n’était pas encore cinq heures de l’après-midi, mais il faisait déjà noir, car on était en novembre. Il pleuvait. Il pleuvait depuis quinze jours. À cent mètres de la boutique, au cinéma éclairé en mauve dont on entendait trembloter la sonnerie, on pouvait voir, dans les actualités de France et de l’étranger, des gens circulant en barque dans les rues, des fermes isolées au milieu de véritables torrents qui charriaient des arbres entiers. Tout cela compte. Tout compte. Si on n’avait pas été en automne, s’il n’avait pas fait noir dès quatre heures, si la pluie n’avait pas dégringolé du ciel du matin au soir et du soir au matin, au point que bien des gens n’avaient plus rien de sec à se mettre sur le dos, s’il n’y avait pas eu par surcroît des bourrasques qui s’engouffraient dans les rues étroites et qui retournaient les parapluies comme des gants, Kachoudas n’aurait peut-être pas eu peur, et, d’ailleurs, rien ne serait probablement arrivé.

    Il était assis en tailleur - c’était son métier - sur une grande table qu’il avait polie avec ses cuisses depuis trente ans qu’il s’y tenait de la sorte toute la journée. Il se trouvait à l’entresol, juste au-dessus de sa boutique. Le plafond était très bas. En face de lui, de l’autre côté de la rue, il y avait, suspendu au-dessus du trottoir, un énorme chapeau haut de forme rouge qui servait d’enseigne au chapelier. En dessous du chapeau, le regard du tailleur Kachoudas plongeait, à travers la vitrine, dans le magasin de M. Labbé. Le magasin était mal éclairé. Les ampoules électriques étaient couvertes d’une poussière qui ternissait la lumière. La glace de la vitrine n’avait pas été lavée depuis longtemps. Ces détails ont moins d’importance mais ils jouent leur rôle aussi.

    La chapellerie était une vieille chapellerie. La rue était une vieille rue, qui avait été l’artère commerçante jadis, au temps lointain où les magasins modernes, les « Prisunic » et autres, avec leurs étalages rutilants, ne s’étaient pas encore installés ailleurs, à plus de cinq cents mètres ; de sorte que les boutiques qui subsistaient dans ce bout de rue mal éclairé étaient de vieilles boutiques où on se demandait s’il entrait jamais personne. Raison de plus pour avoir peur.

    Enfin, c’était l’heure. À ce moment- là delà journée, Kachoudas commençait à ressentir un vague malaise qui signifiait qu’il avait envie de son verre de vin blanc, que son organisme, qui y était habitué depuis longtemps, le réclamait impérieusement. Et l’organisme de M. Labbé, en face, en avait besoin aussi. C’était l’heure, pour lui aussi. La preuve, c’est qu’on voyait le chapelier adresser quelques mots à Alfred, son commis roux, et endosser un lourd pardessus à col de velours.

    Le petit tailleur sauta de sa table, mit son veston, noua sa cravate et descendit l’escalier en colimaçon tout en criant à la cantonade :

    « Je reviens dans un quart d’heure... »

    Ce n’était pas vrai. Il restait toujours une demi-heure, souvent une heure absent, mais il y avait des années qu’il annonçait ainsi son retour pour dans un quart d’heure. Au moment où il enfilait un imperméable - qu’un client avait oublié chez lui et n’avait jamais réclamé - il entendit la sonnerie de la porte d’en face. M. Labbé, les mains dans les poches, le col relevé, se dirigeait vers la place Gambetta en rasant les maisons. La sonnette du petit tailleur tinta à son tour. Kachoudas s’élança, dans la pluie qui le giflait, à dix mètres à peine derrière son imposant voisin. Il n’y avait rigoureusement qu’eux dans la rue où les becs de gaz étaient très espacés et où l’on passait d’un trou noir à un autre trou noir. Kachoudas aurait pu faire quelques pas précipitamment pour rejoindre le chapelier. Ils se connaissaient. Ils se disaient bonjour quand il leur arrivait de lever leurs volets en même temps. Ils se parlaient, au Café de la Paix, où ils allaient se trouver ensemble dans quelques minutes. Il n’en existait pas moins entre eux des différences hiérarchiques. M. Labbé était M. Labbé et Kachoudas n’était que Kachoudas. Ce dernier le suivait donc, ce qui suffisait à le rassurer car, si on l’attaquait à ce moment-là, il lui suffisait de crier pour alerter le chapelier. Et si le chapelier se sauvait à toutes jambes ? Kachoudas y pensa. Cela lui fit froid dans le dos et, par crainte des encoignures sombres, des ruelles borgnes propices à un guet-apens, il se mit à marcher au beau milieu de la rue. Il n’y en avait d’ailleurs que pour quelques minutes.

    Au bout de la rue des Prémontrés, c’était la grande place, ses lumières, ses passants plus nombreux malgré la tempête, et on y voyait d’habitude un sergent de ville en faction. Les deux hommes, un derrière l’autre, tournèrent à gauche. Le troisième immeuble, déjà, c’était le Café de la Paix, avec ses deux vitrines brillamment éclairées, sa chaleur rassurante, ses habitués à leur table et le garçon, Firmin, qui les regardait jouer aux cartes. M. Labbé retira son pardessus et le secoua. Firmin prit le vêtement qu’il suspendit au portemanteau. Kachoudas entra à son tour mais on ne l’aida pas à se débarrasser de son imperméable. Cela n’avait pas d’importance. C’était naturel. Il n’était que Kachoudas. Les joueurs et les clients qui suivaient la partie serrèrent la main du chapelier qui s’assit juste derrière le docteur. Les mêmes adressèrent un signe de tête - ou rien du tout - à Kachoudas qui ne trouva qu’une chaise contre le poêle et dont le bas du pantalon se mit à fumer.

    C’est même à cause de ces pantalons, qui exhalaient leur eau en vapeur, que le petit tailleur fit sa découverte. Il les regarda un bon moment en se disant que l’étoffe, qui n’était pas de première qualité, allait encore rétrécir. Puis il regarda les pantalons de M. Labbé, d’un œil de tailleur, pour voir si le tissu en était meilleur. Car, bien entendu, M. Labbé ne s’habillait pas chez lui. Personne, parmi les habitués de cinq heures, qui étaient tous des notables, ne s’habillait chez le petit tailleur. Tout au plus lui confiait-on les réparations ou des vêtements à retourner.

    Il y avait de la sciure de bois par terre. Les pieds mouillés y avaient laissé d’étranges dessins, avec des petits tas de boue par-ci par-là. M. Labbé portait des souliers fins. Ses pantalons étaient d’un gris presque noir. Or, juste au revers de la jambe gauche, il y avait un petit point blanc. Si Kachoudas n’avait pas été tailleur, il ne s’en serait sans doute pas occupé. Il dut penser que c’était un fil. Parce que les tailleurs ont l’habitude de retirer les fils. S’il n’avait pas été aussi humble, il n’aurait pas eu non plus l’idée de se pencher. Le chapelier le regarda faire, un peu surpris. Kachoudas saisit la chose blanche qui s’était glissée dans le revers et qui n’était pas un fil, mais un minuscule morceau de papier.

    « Excusez-moi... » murmura-t-il.

    Car il s’excusait toujours. Les Kachoudas s’étaient toujours excusés. Il y avait des siècles que, transportés comme des moutons d’Arménie à Smyrne, en Syrie ou ailleurs, ils avaient pris cette prudente habitude. Ce qu’il convient de souligner c’est que, tandis qu’il se redressait avec le petit bout de papier entre le pouce et l’index, il ne pensait à rien. Plus exactement, il pensait :

    « Ce n’est pas un fil... »

    Il voyait les jambes et les pieds des joueurs, les pieds en fonte des tables de marbre, le tablier blanc de Firmin. Au lieu de jeter le bout de papier par terre, il le tendit au chapelier en répétant :

    « Excusez-moi... »

    Parce que le chapelier aurait pu se demander ce qu’il était venu chercher dans le revers de son pantalon. Alors, au moment précis où M. Labbé le saisissait à son tour - le papier n’était guère plus grand qu’un confetti - Kachoudas sentit tout son être se figer et un frisson extrêmement désagréable traversa sa nuque de part en part. Le plus terrible, c’est qu’il regardait justement le chapelier et que le chapelier le regardait. Ils restèrent ainsi un bon moment à se fixer. Personne ne s’occupait d’eux. Les joueurs jouaient et les autres suivaient leur jeu.

    M. Labbé était un homme qui avait été gros et qui s’était dégonflé. Il restait encore assez volumineux mais on le sentait flasque. Ses traits mous ne bougeaient pas beaucoup et ils ne bougèrent pas en cette circonstance capitale. Il prit le bout de papier et, en le triturant dans ses doigts, en fit une boulette guère plus grosse qu’une tête d’épingle.

    « Merci, Kachoudas. »

    De cela, on pourrait discuter à l’infini et le petit tailleur devait y penser pendant des jours et des nuits : est-ce que la voix du chapelier était naturelle ? Ironique ? Menaçante ? Sarcastique ? Le tailleur tremblait et faillit renverser son verre qu’il avait saisi par contenance. Il ne fallait plus regarder M. Labbé. C’était trop dangereux. C’était une question de vie ou de mort. Pour autant qu’il puisse encore être question de vie pour Kachoudas. Il resta sur sa chaise, immobile en apparence, et cependant il avait l’impression de faire de véritables bonds, il y avait des moments où il était forcé de se retenir de toutes ses forces pour ne pas se mettre à courir à toutes jambes. Que serait-il arrivé s’il s’était levé en criant :

    « C’est lui ! »

    Il avait chaud et froid. La chaleur du poêle lui brûlait la peau et il aurait pu tout aussi bien claquer des dents. Il se souvenait soudain de la rue des Prémontrés et de lui, Kachoudas qui, parce qu’il avait peur, suivait le chapelier d’aussi près que possible. C’était arrivé plusieurs fois. C’était arrivé un quart d’heure plus tôt encore. Il n’y avait qu’eux dans la rue où il faisait noir. Or, c’était lui ! Le petit tailleur aurait bien voulu le regarder à la dérobée, mais il n’osait pas. Est-ce qu’un seul regard ne pouvait pas être sa condamnation ? Il ne fallait surtout pas qu’il se passe la main sur le cou, comme il en avait tellement envie, au point que cela devenait angoissant, comme quand on résiste au désir de se gratter.

    « Un vin blanc, Firmin... »

    Encore une faute. Les autres jours, il laissait passer une demi-heure environ avant de commander son second verre. Qu’est-ce qu’il devait faire ? Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Le Café de la Paix était tout entouré de glaces, où on voyait monter la fumée des pipes et des cigarettes. Il n’y avait que M. Labbé à fumer le cigare et Kachoudas en respirait parfois des bouffées. Il y avait, au fond, à droite, près des lavabos, une cabine téléphonique. Ne pouvait-il pas, avec l’air de se rendre au lavabo, pénétrer dans cette cabine ?

    « Allô... La police ?... Il est ici... »

    Et si M. Labbé entrait dans la cabine derrière lui ? On n’entendrait rien. Cela se passait toujours sans bruit. Pas une des victimes, pas une, sur six, n’avait crié. C’étaient des vieilles femmes, soit. Le tueur ne s’en était jamais pris qu’à des vieilles femmes. C’est pour cela que les hommes faisaient les farauds, se risquaient plus volontiers dans les rues. Mais qu’est-ce qui empêchait l’assassin de faire une exception ?

    « Il est ici !... Venez vite le prendre... »

    Au fait, il toucherait vingt mille francs. C’était le montant de la prime que tant de gens essayaient de gagner, au point que la police ne savait plus où donner de la tête, accablée qu’elle était par les accusations les plus fantaisistes. Avec vingt mille francs, il pourrait... Mais, d’abord, qui le croirait ? Il affirmerait :

    « C’est le chapelier ! »

    On lui répliquerait :

    « Prouvez-le.

    — J’ai vu deux lettres...

    — Quelles lettres ?

    — Un ‘n’ et un ‘t’.

    Il n’était même pas sûr du ‘t’ !

    — Expliquez-vous, Kachoudas.

    On lui parlerait sévèrement ; on parle toujours sévèrement à tous les Kachoudas de la terre.

    — ... dans le pli de son pantalon... Il en a fait une boulette... »

    Et où était-elle maintenant, la boulette grosse comme une tête d’épingle ? Allez la retrouver. Peut-être qu’il l’avait laissée tomber par terre et écrasée dans la sciure sous son talon ? Peut-être qu’il l’avait avalée ? Qu’est-ce que cela prouvait, d’ailleurs ? Que le chapelier avait découpé deux lettres dans une page de journal ? Même pas. Ce bout de papier, il pouvait l’avoir ramassé ailleurs, sans le savoir. Et si cela lui plaisait de découper des lettres dans un journal ? Il y avait de quoi donner la fièvre à un homme plus solide que le petit tailleur, à n’importe lequel de ceux qui étaient là, des gens bien, pourtant, des gros commerçants, un médecin, un assureur, un négociant en vins, des gens assez prospères pour pouvoir jouer aux cartes une bonne partie de l’après-midi et s’offrir plusieurs apéritifs quotidiens. Ils ne savaient pas. Personne ne savait, sauf Kachoudas. Et l’homme savait que Kachoudas...

    Il en suait, comme s’il avait bu plusieurs grogs et avalé force aspirine. Est-ce que le chapelier avait remarqué son trouble ? Est-ce que le tailleur avait eu l’air de se rendre compte de la nature du petit papier ? Essayez de penser à des choses aussi capitales sans en avoir l’air, alors que l’autre est à fumer son cigare à moins de deux mètres de vous et que vous êtes censé regarder les joueurs de belote !

    « Un vin blanc, Firmin... »

    Sans le vouloir. Il avait parlé sans le vouloir, parce qu’il avait la gorge sèche. Trois vins blancs, c’était trop. D’abord parce que cela ne lui arrivait pour ainsi dire jamais, seulement à la naissance de ses enfants. Il en avait huit, des enfants. Il en attendait un neuvième. À peine en naissait-il un qu’il en attendait un suivant. Ce n’était pas sa faute. Des gens le regardaient chaque fois d’un air réprobateur. Est-ce qu’on tue un homme qui a huit enfants et qui en attend un neuvième, qui en attendra un dixième tout de suite après ?

    Quelqu’un - l’assureur - qui donnait les cartes, disait à ce moment-là :

    « C’est curieux... Voilà trois jours qu’il n’a pas tué de vieille femme... Il doit commencer à avoir peur... »

    Entendre ça, savoir ce que Kachoudas savait et parvenir à ne pas regarder le chapelier ! Mais c’était bien sa veine : il regardait droit devant lui, exprès, au prix d’un douloureux effort, et voilà que devant lui, dans la glace, c’était le visage de M. Labbé que ses yeux rencontraient. M. Labbé le fixait. Il était placide, mais il le fixait, lui, Kachoudas, et il semblait au petit tailleur qu’un sourire vague flottait sur les lèvres du chapelier. Il se demanda même si celui-ci n’allait pas lui adresser un clin d’œil, un clin d’œil complice, bien entendu, comme pour dire :

    « C’est rigolo, hein ? »

    Kachoudas entendit sa propre voix qui articulait :

    « Garçon... »

    Il ne fallait pas. Trois verres, c’était assez, plus qu’assez. Surtout qu’il ne supportait pas la boisson.

    « Monsieur ?

    — Rien... Merci... »

    Il y avait une explication possible, après tout. C’était un peu vague dans l’esprit du petit tailleur, mais cela se tenait. À supposer qu’il y ait deux hommes au lieu d’un : d’une part le tueur de vieilles femmes, dont on ne savait absolument rien, sinon qu’il en était, en trois semaines, à sa sixième victime ; d’autre part quelqu’un qui voulait s’amuser, mystifier ses concitoyens, peut-être un maniaque, qui écrivait au Courrier de la Loire les fameuses lettres composées de caractères découpés dans les journaux ? Pourquoi pas ? Cela se voit. Il y a des gens à qui ces choses-là tournent la tête. Mais alors, s’il existait deux hommes au lieu d’un, comment le second, celui des lettres découpées, pouvait-il prévoir ce que ferait le premier ? Car trois des assassinats au moins avaient été annoncés. Toujours de la même manière. Les lettres étaient envoyées par la poste au Courrier de la Loire et, la plupart du temps, les mots imprimés étaient découpés dans le même Courrier de la Loire, collés avec soin les uns à côté des autres.

    « On a inutilement fait appel à la brigade mobile. Demain, troisième vieille femme. »

    Certaines missives étaient plus longues. Cela devait prendre du temps pour trouver tous les mots voulus dans le journal, pour les assembler comme un puzzle.

    « Le Commissaire Micou, parce qu’il arrive de Paris, se croit très malin, alors qu’il n’est qu’un enfant de chœur. Il a tort de boire trop de marc de Bourgogne qui lui rougit le nez... »

    Au fait, est-ce que le Commissaire Micou, que la Sûreté Nationale avait envoyé pour diriger l’enquête, ne venait pas de temps en temps boire un verre au Café de la Paix ? Le petit tailleur l’y avait vu. On interrogeait familièrement le policier qui avait, en effet, un penchant pour le marc de Bourgogne.

    « Alors, monsieur le Commissaire ?

    — Nous l’aurons, n’ayez pas peur. Ces maniaques-là finissent toujours par commettre une faute. Ils sont trop contents d’eux. Il faut qu’ils parlent de leurs exploits. »

    Et le chapelier était présent quand le policier prononçait ces mots !

    « Des imbéciles, qui ne savent rien de rien, prétendent que c’est par lâcheté que je ne m’en prends qu’aux vieilles femmes. Et si j’ai horreur des vieilles femmes ? Est-ce mon droit ? Qu’ils insistent encore et, pour leur faire plaisir, je tuerai un homme. Même grand. Même un fort. Cela m’est égal. Ils verront bien, alors... »

    Et Kachoudas qui était tout petit, malingre, pas plus fort qu’un gamin de quinze ans !

    « Voyez- vous, M. le Commissaire... »

    Le tailleur sursauta. Le Commissaire Micou venait d’entrer, en compagnie de Pijolet, le dentiste. Il était gras et optimiste. Il retournait une chaise pour s’asseoir à califourchon, face aux joueurs à qui il disait, condescendant :

    « Ne vous dérangez pas...

    — Cette enquête ?

    — Elle avance, elle avance.

    — Vous avez une piste ? »

    Dans la glace, Kachoudas voyait M. Labbé qui le regardait toujours et alors il fut pris d’une autre peur. Et si M. Labbé était innocent, innocent de tout, des vieilles femmes et des lettres ? S’il avait attrapé le bout de papier dans le repli de son pantalon par hasard, Dieu sait où, comme on attrape une puce ? Il fallait se mettre à sa place. Kachoudas se penchait et ramassait quelque chose. M. Labbé ne savait même pas au juste d’où venait ce bout de papier. Qu’est-ce qui prouvait que ce n’était pas le petit tailleur lui-même qui l’avait laissé tomber, qui essayait de le faire disparaître, qui se troublait, le tendait à son interlocuteur ? Oui, qu’est-ce qui empêchait le chapelier de soupçonner son voisin Kachoudas ?

    « Un vin blanc... »

    Tant pis ! Il en avait déjà bu trop, mais il en voulait un autre. Il lui semblait qu’il y avait beaucoup plus de fumée que d’habitude dans le café, que les visages étaient plus estompés ; parfois la table des joueurs lui apparaissait comme étrangement lointaine. Ça, par exemple... S’il soupçonnait M. Labbé et que M. Labbé le soupçonne ?... Est-ce que le chapelier, lui aussi, penserait à la prime de vingt mille francs ? Oh prétendait qu’il était riche, que c’était parce qu’il n’avait pas besoin d’argent qu’il laissait péricliter son commerce. Car il aurait fallu nettoyer les vitrines, les moderniser de préférence, augmenter l’éclairage et renouveler tout le stock. Il ne pouvait pas espérer que les gens viendraient lui acheter les chapeaux à la mode d’il y a vingt ans qui encombraient ses rayons et sur lesquels la poussière s’amoncelait. S’il était avare, les vingt mille francs le tenteraient peut-être ? Qu’il accuse Kachoudas... Bon !

    Au premier abord, tout le monde lui donnerait raison. Parce que Kachoudas, justement, était de ces gens dont on se méfie volontiers. Parce qu’il n’était pas de la ville, pas même du pays. Parce qu’il avait une drôle de tête, qu’il tenait de travers. Parce qu’il vivait au milieu d’une marmaille toujours accrue et que sa femme parlait à peine le français... Mais après ? Pourquoi le petit tailleur se serait-il attaqué à des vieilles femmes, dans la rue, sans se donner la peine de leur voler leurs bijoux ou leur sac à main ? Il se disait cela, Kachoudas, puis aussitôt après il objectait :

    « Et pourquoi M. Labbé, lui, à soixante et des ans, après une vie de citoyen modèle, serait-il pris soudain du besoin d’étrangler les gens dans les rues sombres ? »

    C’était affreusement compliqué. Même l’ambiance familière du Café de la Paix n’était plus rassurante, ni la présence du Commissaire Micou. Qu’on affirme à Micou que c’était Kachoudas et Micou le croirait. Qu’on lui dise que c’était M. Labbé... Il fallait y réfléchir sérieusement. C’était une question de vie ou de mort. Est-ce que le tueur n’avait pas annoncé par la voix du journal qu’il pourrait bien s’attaquer à un homme ? Et il y avait cette rue des Prémontrés, à peine éclairée, à parcourir ! Et il habitait juste en face de la chapellerie, d’où on pouvait épier ses moindres faits et gestes ! Enfin, il fallait tenir compte de la question des vingt mille francs. Vingt mille ! Plus qu’il en gagnait à tirer l’aiguille sur sa table, en six mois...

    « Dites-donc, Kachoudas... »

    Il eut l’impression d’atterrir, venant d’un monde lointain, parmi des gens dont, depuis plusieurs minutes, il avait oublié la présence. Comme il n’avait pas reconnu la voix, son réflexe fut de se tourner vers le chapelier qui l’observait en mâchonnant son cigare. Mais ce n’était pas le chapelier qui l’avait interpellé. C’était le commissaire.

    « Est-il vrai que vous travaillez vite et pas cher ? »

    En un éclair, il entrevit une chance inespérée et il faillit se tourner une fois de plus vers M. Labbé pour s’assurer que celui-ci ne lisait pas sa joie sur son visage. Aller à la police, il n’aurait pas osé le faire. Ecrire, il aurait hésité, car les lettres restent et peuvent vous attirer des ennuis. Mais voilà que par miracle le grand chef, le représentant de l’ordre, de la loi, offrait en quelque sorte de venir chez lui.

    « Pour les deuils, je livre un complet en vingt-quatre heures, dit-il en baissant modestement les yeux.

    — Alors, mettons que ce soit pour le deuil des six vieilles femmes et faites m’en un aussi vite. Je n’ai presque rien apporté avec moi de Paris et cette pluie a mis mes deux costumes en mauvais état. Vous avez du drap pure laine, au moins ?

    — Vous aurez le meilleur drap d’Elbeuf. »

    Mon Dieu ! Comme la pensée du petit tailleur marchait vite ! C’était peut-être l’effet des quatre verres de vin blanc ? Tant pis ! Il en commandait un cinquième, d’une voix plus assurée que d’habitude.

    Il allait se passer quelque chose de merveilleux. Au lieu de rentrer seul chez lui - ne serait-il pas mort de peur en pensant à M. Labbé et en passant devant les recoins sombres de la rue des Prémontrés ? - il se ferait accompagner par le commissaire, afin de lui prendre ses mesures. Une fois chez lui, la porte fermée... C’était magnifique, inespéré. Il toucherait la prime. Vingt mille francs ! Sans courir aucun risque.

    « Si vous avez cinq minutes pour me suivre à la maison, qui est tout à côté... »

    Sa voix tremblait un peu. Il y a des chances sur lesquelles on compte sans oser trop y compter, quand on est un Kachoudas et qu’on a l’habitude, depuis des siècles, des coups de pied au derrière et des entourloupettes du destin.

    « ...Je vous prendrai vos mesures et je vous promets que demain soir, à la même heure... »

    Que c’est bon de s’envoler de la sorte ! Toutes les difficultés sont aplanies. Tout s’arrange, comme dans un conte de fées. Des gens qui jouent aux cartes... La bonne tête de Firmin - toutes les têtes deviennent bonnes aussi à ces moments-là - qui suit la partie... Le chapelier qu’il s’efforce de ne pas regarder... Le commissaire va venir... On sort ensemble... On pousse la porte de la boutique... Personne ne peut entendre...

    « Écoutez, monsieur le Commissaire, le tueur, c’est...

    Patatras ! Il suffit d’une petite phrase pour flanquer tout par terre.

    — Je n’en suis pas à une heure près... »

    Le commissaire a envie de jouer à la belote, lui aussi, et il sait que quelqu’un va lui céder sa place dès que la partie en cours sera terminée.

    — J’irai vous voir demain dans la matinée... Je suppose que vous êtes toujours chez vous ?... D’ailleurs, avec ce temps... »

    Plus rien. La belle histoire fichue. C’était si facile, pourtant ! Et demain matin Kachoudas sera peut-être mort. Sa femme et ses enfants ne toucheront pas les vingt mille francs auxquels il a droit. Car, de plus en plus, il sent qu’il y a droit. Il en a conscience. Il se révolte.

    « Si vous veniez ce soir, je pourrais profiter de... »

    Cela ne lui réussit pas. Le chapelier doit rire. La partie finit justement et l’assureur donne sa place autour du tapis au commissaire Micou. Les commissaires ne devraient pas avoir le droit de jouer aux cartes. Ils devraient comprendre à demi-mot. Kachoudas ne peut quand même pas le supplier de venir faire prendre ses mesures ? Comment s’en aller, maintenant ? D’habitude, il ne reste qu’une demi-heure, parfois un peu plus, pas beaucoup, au Café de la Paix. C’est sa seule distraction, sa folie à lui. Puis il rentre. La marmaille est au complet - les petits rentrés de l’école - et fait un bruit infernal. La maison sent la cuisine. Delphine - elle porte un prénom ridiculement français, alors qu’elle parle à peine cette langue - Delphine crie sur les petits d’une voix aiguë. Lui, sur sa table, à l’entre-sol, approchant la lampe de son ouvrage, coud à longueur d’heures...

    Il sent mauvais, il le sait bien. Il sent à la fois l’ail, dont on fait une grande consommation dans la maison, et le suint des tissus qu’il manie. Il y a des gens, au Café de la Paix, qui reculent leur chaise quand il s’assied autour de la table des habitués. Est-ce une raison pour que le commissaire ne vienne pas tout de suite ? Si seulement quelqu’un s’en allait dans sa direction ? Mais tous, qui sont là, habitent vers la rue du Palais. Tous tournent à gauche tandis qu’il doit tourner à droite. Question de vie ou de mort...

    « La même chose, Firmin... »

    Un autre verre de vin blanc. Il a tellement peur que le chapelier sorte sur ses talons ! Puis, alors qu’il a déjà commandé, il pense que, si M. Labbé sort le premier, ce sera peut-être pour lui tendre un piège dans un des coins sombres de la rue des Prémontrés. Partir après, c’est encore plus dangereux. Et il ne peut pas rester là toute sa vie !

    « Firmin... »

    Il hésite. Il sait qu’il a tort, qu’il va être ivre, mais il n’est plus capable de faire autrement.

    « La même chose... »

    Est-ce que ce n’est pas lui qu’on va regarder d’un œil soupçonneux ?

     

    - II –

     

    « Comment va Mathilde ? »

    Quelqu’un a prononcé ce petit bout de phrase. Mais qui ? À ce moment-là, Kachoudas avait déjà la tête lourde et peut-être avait-il déjà commandé son septième verre de vin blanc ? Au point qu’on lui a demandé s’il fêtait une nouvelle naissance. C’est probablement Germain, l’épicier, qui a parlé. Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Ils sont tous à peu près du même âge, entre soixante et soixante-cinq ans. La plupart ont été dans la même classe, à l’école puis au collège. Ils ont joué aux billes ensemble. Ils se tutoient. Ils ont assisté au mariage les uns des autres. Sans doute chacun a-t-il eu plus ou moins comme petite amie, à quinze ou à dix-sept ans, celle qui est devenue la femme de son ami.

    Il y en a d’autres, un groupe de quarante à cinquante ans, qui se préparent pour la relève, pour quand les aînés n’y seront plus, et qui jouent aux cartes dans le coin gauche du Café de la Paix. Ils sont un peu plus bruyants, mais ils arrivent plus tard, vers six heures, parce qu’ils n’ont pas encore conquis tous leurs grades.

    « Comment va Mathilde ? »

    C’est un bout de phrase que le petit tailleur a entendu presque tous les jours. On a demandé cela du bout des lèvres, comme on aurait dit :

    « Il pleut toujours ? »

    Parce qu’il y a des éternités que Mathilde, la femme du chapelier, est devenue une sorte de mythe. Elle a dû être une jeune fille comme les autres. Peut-être certains des joueurs l’ont-ils courtisée et embrassée dans les coins ? Puis elle a été mariée et sans doute est-elle allée chaque dimanche, en grande tenue, à la messe de dix heures ? Depuis quinze ans, elle vit dans un entresol tout pareil à celui de Kachoudas, juste en face de celui-ci, et on en écarte rarement les rideaux. Lui-même ne la voit pas, devine à peine la tache laiteuse et immobile de son visage derrière les rideaux de guipure.

    « Mathilde va bien... »

    Autrement dit elle ne va pas plus mal, elle est toujours paralysée, on continue à la mettre chaque matin dans son fauteuil, chaque soir dans son lit, mais elle n’est pas encore morte. On a parlé de Mathilde et d’autres choses. Pas beaucoup du tueur, parce que, au Café de la Paix, on feint de ne s’intéresser que de très haut à ces choses-là. Kachoudas n’a pas osé s’en aller, par crainte de voir le chapelier sortir derrière lui et le suivre. Alors, il a bu. Deux ou trois fois, il a remarqué que M. Labbé regardait l’heure à l’horloge blême qui pend entre deux glaces et il ne s’est pas demandé pourquoi. C’est ainsi seulement qu’il a su qu’il était six heures dix-sept exactement quand le chapelier s’est levé et a frappé la table de marbre avec une pièce de monnaie, ce qui est son habitude pour appeler Firmin.

    « Combien ? »

    Si, à l’arrivée, on serre les mains, on se contente, au départ, d’un adieu à la ronde. Certains disent « À demain », d’autres « À ce soir », car il y en a qui se retrouvent après le dîner pour une autre partie.

    « Il va m’attendre dans une encoignure de la rue des Prémontrés et me sauter dessus au passage... »

    Pourvu qu’il puisse payer ses consommations à temps, sortir sur les talons du chapelier et ne pas le perdre des yeux ! Il est le plus petit et le plus maigre des deux. Il y a des chances pour qu’il courre le plus vite. Il vaut mieux suivre l’autre à courte distance, quitte à s’enfuir au moindre geste suspect.

    Les deux hommes sortirent à quelques secondes d’intervalle. Chose curieuse, les joueurs ne se retournèrent pas sur le chapelier, mais bien sur le petit tailleur qui ne leur semblait pas être dans son assiette. Qui sait ? Quelqu’un ne murmura-t-il pas : « Si c’était lui ? »

    Il ventait de plus belle. Au coin des rues, on recevait la brise comme une claque magistrale et on en était plié en deux, ou à moitié renversé en arrière. Il pleuvait. Le petit tailleur avait déjà le visage détrempé et grelottait sous son imperméable sans épaisseur. Peu importe. Il emboîtait le pas à l’autre. Il fallait le suivre de près. C’était sa seule planche de salut. Encore trois cents mètres, deux cents mètres, cent mètres, et il serait chez lui, il pourrait s’enfermer, se barricader en attendant la visite du commissaire le lendemain matin. Il comptait les secondes et voilà que le chapelier dépassait son magasin où on entrevoyait vaguement le commis à cheveux roux derrière le comptoir. Kachoudas, lui aussi, dépassait sa boutique, presque sans le savoir, parce qu’une force le poussait à suivre toujours

    Comme tout à l’heure, il n’y avait qu’eux deux dans la rue, il n’y avait qu’eux deux dans les rues de ce quartier de plus en plus désert où ils s’enfonçaient. Chacun entendait nettement les pas de l’autre, comme les échos de son propre pas. Donc, le chapelier savait qu’il était suivi. Et Kachoudas était mort de peur. Il aurait pu s’arrêter, faire demi-tour, rentrer chez lui ? Sans doute. Peut-être. Seulement, il n’y pensait pas. Si étrange que cela paraisse, il avait trop peur pour ça. Il suivait. Il marchait à une vingtaine de mètres en arrière de son compagnon. Il lui arrivait de parler tout seul, dans la pluie et dans le vent :

    « Si c’est lui.. »

    Est-ce qu’il doutait encore ? Est-ce pour en avoir le cœur net qu’il entreprenait cette poursuite ? De temps en temps, les deux hommes, à quelques secondes d’intervalle, passaient devant une boutique éclairée. Puis, tour à tour, chacun s’enfonçait à nouveau dans le noir et ils n’avaient plus comme repère que le bruit de leurs pas.

    « S’il s’arrête, je m’arrête... »

    Le chapelier s’arrêta et il s’arrêta. Le chapelier repartit et le petit tailleur se remit en marche avec un soupir de soulagement. Il y avait des rondes dans la ville, des quantités de rondes, s’il fallait en croire le journal. Pour calmer la population, la police avait mis sur pied un système soi-disant infaillible de surveillance. En effet, on croisa - toujours l’un derrière l’autre - trois hommes en uniforme qui marchaient lourdement au pas et Kachoudas entendit : « Bonsoir, monsieur Labbé. »

    Lui, on lui braqua au visage le faisceau d’une lampe de poche et on ne lui dit rien. Pas de vieilles femmes dans les rues. C’était à se demander où le tueur allait chercher ses vieilles femmes pour les assassiner. Elles devaient se terrer chez elles, ne sortir qu’en plein jour, accompagnées autant que possible. On passa devant l’église Saint-Jean dont le portail était faiblement lumineux. Mais les vieilles, depuis trois semaines, ne devaient plus aller au salut. Les rues devenaient de plus en plus étroites. Il y avait des terrains vagues et des palissades entre certaines maisons.

    « Il m’attire en dehors de la ville pour me tuer... »

    Kachoudas n’était pas brave. Il avait de plus en plus peur. Il était prêt à crier au secours au moindre mouvement du chapelier. S’il suivait, ce n’était pas de son plein gré. Une rue tranquille, avec des maisons neuves, les pas, toujours, puis, brusquement, plus rien. Plus rien parce que Kachoudas s’était arrêté en même temps que l’homme qu’il suivait et qu’il ne voyait pas. Où le chapelier était-il passé ? Les trottoirs étaient obscurs. Il n’y avait que trois réverbères dans la rue, loin l’un de l’autre. Il y avait aussi quelques fenêtres éclairées et d’une des maisons sourdaient des accords de piano. Toujours la même phrase, une étude sans doute - Kachoudas ne s’y connaissait pas en musique - que l’élève reprenait sans cesse, avec invariablement la même faute à la fin.

    Est-ce que la pluie avait cessé ? En tout cas, il ne s’apercevait plus qu’il pleuvait. Il n’osait ni avancer ni reculer. Il était anxieux du moindre bruit. Il avait peur que ce piano maudit l’empêche d’en- tendre les pas. La phrase, cinq fois, dix fois, puis soudain le claquement sec du couvercle du piano. C’était clair. La leçon était finie. Il y avait du bruit, des cris dans la maison, une petite fille, délivrée, devait aller retrouver ses petits frères et sœurs.

    Il y avait quelqu’un qui s’habillait pour sortir, qui disait sans doute à la maman : « Elle a fait des progrès... Mais la main gauche... Il faut absolument qu’elle travaille sa main gauche... »

    Et ce quelqu’un - la porte s’ouvrait, dessinait un rectangle de lumière jaune - ce quelqu’un était une vieille demoiselle.

    « Je vous assure, madame Bardon... Pour les cent mètres que j’ai à faire... » Kachoudas n’osait plus respirer. L’idée ne lui vint pas de crier :

    « Restez où vous êtes... Surtout, ne bougez pas !... »

    Pourtant, il savait déjà. Il comprenait maintenant comment cela se passait. La porte se refermait. La vieille demoiselle, qui devait quand même être un peu émue, descendait le seuil de trois marches et se mettait à trottiner en rasant les maisons. C’était sa rue, n’est-ce pas ? Elle était presque chez elle. Elle y était née, elle, dans cette rue-là. Elle avait joué sur tous les seuils, sur les trottoirs, elle en connaissait les moindres pierres. Son pas rapide, léger... Puis plus de pas ! C’est à peu près tout ce qu’on entendit. L’absence de pas. Le silence. Quelque chose de vague, comme un bruissement de vêtements. Est-ce qu’il aurait été capable de bouger ? Est-ce que cela aurait servi à quelque chose ? Et, s’il avait crié, quelqu’un aurait-il eu l’héroïsme de sortir de sa maison ?

    Il se serrait contre son mur et sa chemise lui collait au corps, non pas à cause de la pluie qui avait percé l’imperméable, mais à cause de sa sueur. Ouf !... C’était lui qui avait poussé un soupir. Peut-être la vieille demoiselle aussi - le dernier alors - ou l’assassin ?

    On percevait à nouveau des pas, des pas d’homme, en sens inverse. Des pas qui venaient vers Kachoudas. Kachoudas qui était si sûr de courir plus vite que le chapelier et qui ne parvenait pas seulement à décoller ses semelles du trottoir ! L’autre allait le voir. Mais l’autre ne savait-il pas déjà qu’il était là, l’autre ne l’avait-il pas senti derrière lui depuis le Café de la Paix ? Cela n’avait plus d’importance. De toutes façons, le petit tailleur était à sa merci. C’était exactement son impression, qu’il n’essayait pas de discuter. Le chapelier prenait soudain à ses yeux des proportions surhumaines et Kachoudas était prêt à lui jurer, à genoux s’il le fallait, de se taire toute sa vie. Malgré les Vingt mille francs !

    Il ne bougeait pas et M. Labbé se rapprochait. Ils allaient se frôler. Est-ce qu’à la dernière minute Kachoudas aurait la force de se mettre à courir ? Et, s’il le faisait, n’est-ce pas lui qui serait accusé du meurtre ? Le chapelier n’aurait qu’à appeler au secours. On suivrait le fuyard à la piste. On le rattraperait.

    « Pourquoi vous sauviez-vous ?

    — Parce que...

    — Avouez que vous avez assassiné la vieille demoiselle... »

    Ils n’étaient que deux dans la rue et rien n’indiquait, en somme, que c’était l’un le coupable plutôt que l’autre. M. Labbé était plus intelligent que le petit tailleur. C’était un homme important, qui était né dans la ville, qui tutoyait les gens en place, qui avait un cousin député.

    « Bonne nuit, Kachoudas... »

    Si invraisemblable que cela paraisse, c’est tout ce qui se passa. M. Labbé dut à peine distinguer sa silhouette blottie dans l’ombre. Pour dire la vérité entière, Kachoudas était monté sur un seuil et tenait le cordon de sonnette à la main, prêt à le tirer de toutes ses forces. Or, voilà que le tueur le saluait tranquillement en passant, d’une voix un peu sourde, mais pas spécialement menaçante.

    « Bonne nuit, Kachoudas... »

    Il essaya de parler à son tour. Il fallait être poli. Il sentait la nécessité impérieuse d’être poli avec un homme comme celui-là et de lui rendre son salut. Il ouvrait en vain la bouche. Aucun son n’en sortait. Les pas s’éloignaient déjà.

    « Bonne nuit, monsieur le chapelier... »

    Il s’entendit dire cela, il le dit, trop tard, quand le chapelier était déjà loin. Il n’avait pas prononcé de nom par délicatesse, pour ne pas compromettre M. Labbé. Parfaitement ! Il restait sur son seuil. Il n’avait aucune envie d’aller voir la vieille demoiselle qui, une demi-heure plus tôt, donnait encore une leçon de piano et qui devait être passée définitivement dans un autre monde. M. Labbé était loin. Alors, tout à coup, la panique. Il ne pouvait pas rester là. Il avait peur. Il éprouvait le besoin de s’éloigner de toute la vitesse de ses jambes, mais en même temps il craignait de se heurter au chapelier. Il risquait d’être arrêté d’une seconde à l’autre.

    Une patrouille, tout à l’heure, lui avait braqué une torche électrique dans la figure. On l’avait vu, reconnu. Comment expliquerait-il sa présence dans ce quartier où il n’avait rien à faire et où on venait d’assassiner quelqu’un ? Tant pis ! Il valait mieux aller tout dire à la police. Il marchait. Il marchait vite, en remuant les lèvres.

    « Je ne suis qu’un pauvre petit tailleur, monsieur le Commissaire, mais je vous jure, sur la tête de mes enfants... »

    Il sursautait au moindre bruit. Pourquoi le chapelier ne l’attendrait-il pas dans un coin sombre comme il l’avait fait pour la vieille demoiselle? Il s’imposait des détours, se perdait dans un dédale de petites rues où il n’avait jamais mis les pieds.

    « Il n’a pas pu prévoir que je prendrais ce chemin... »

    Il n’était pas si bête que ça, après tout.

    « Je veux bien vous dire la vérité, mais il faudra que vous me donniez un ou deux de vos hommes pour me garder jusqu’à ce qu’il soit en prison... »

    Au besoin, il attendrait au commissariat. Les postes de police ne sont pas confortables, mais il en avait vu d’autres au cours de sa vie d’émigrant. Il n’entendrait pas les criailleries de ses enfants, c’était toujours ça de gagné. Ce n’était pas tellement loin de chez lui. Deux rues plus loin que la rue des Prémontrés. Il apercevait déjà la lanterne rouge portant le mot « Police ». Il devait y avoir, comme toujours, un agent sur le seuil. Il ne risquait plus rien. Il était sauvé.

    « Vous auriez tort, M. Kachoudas... »

    Il s’arrêta net. C’était une vraie voix qui avait dit ça, la voix d’un homme en chair et en os, la voix du chapelier. Et le chapelier était là, contre le mur, son visage placide à peine distinct dans l’obscurité. Est-ce qu’on sait ce qu’on fait dans ces moments-là ? Il balbutia :

    « Je vous demande pardon... »

    Comme s’il avait bousculé quelqu’un dans la rue. Comme s’il avait marché sur le pied d’une dame. Puis, comme on ne lui disait plus rien, comme on le laissait tranquille, il fit demi-tour. Tranquillement. Il ne fallait pas avoir l’air de fuir. Il fallait au contraire marcher comme un homme normal. On ne le suivait pas tout de suite. On lui donnait le temps de prendre le large. Les pas, enfin, n’étaient ni plus ni moins rapides que les siens. Donc, le chapelier n’aurait plus le temps de le rattraper. Sa rue. Sa boutique, avec des tissus sombres dans la vitrine et quelques gravures de modes. L’autre boutique, en face. Il ouvrit sa porte, la referma, chercha la clef qu’il tourna dans la serrure.

    « C’est toi ? criait sa femme, d’en haut.

    Comme si ça aurait pu être quelqu’un d’autre à cette heure et par ce temps !

    — Essuie bien tes pieds... »

    C’est alors qu’il se demanda s’il était bien éveillé. Elle lui avait dit à lui, à lui qui venait de vivre ce qu’il avait vécu, cependant que sur le trottoir d’en face l’épaisse silhouette du chapelier se dessinait devant la porte de son magasin :

    — Essuie bien tes pieds. »

    Il aurait pu tout aussi bien s’évanouir. Quels mots aurait-elle prononcés, dans ce cas ?

     

    - III -

     

    Kachoudas était à genoux par terre, tournant le dos à la fenêtre, avec en face de lui, à quelques centimètres de son nez, les deux grosses jambes et le gros ventre d’un homme debout. L’homme debout, c’était le Commissaire Micou, à qui le nouveau drame de la veille au soir n’avait pas fait oublier son complet. Le petit tailleur mesurait le tour de taille, le tour de hanches, mouillait son crayon de salive, inscrivait des chiffres dans un calepin crasseux posé sur le plancher près de lui, mesurait ensuite la hauteur du pantalon, l’entre-jambes.

    Et M. Labbé, pendant ce temps-là, se tenait derrière les rideaux en guipure de sa fenêtre, juste en face, à la même hauteur. Est-ce que huit mètres les séparaient ? À peine. Kachoudas avait malgré tout une petite sensation de froid à la nuque. Le chapelier ne tirerait pas, il en était persuadé. Mais peut-on jamais être vraiment sûr ? Il ne tirerait pas, d’abord, parce que ce n’était pas un homme qui tue avec des armes à feu. Et les gens qui tuent ont leurs manies, comme les autres. Ils ne changent pas volontiers de méthode. Ensuite, s’il tirait, il se ferait fatalement prendre. Enfin et surtout le chapelier avait confiance en Kachoudas. Là était le fond de la question. Est-ce que le petit tailleur, dans la position où il se trouvait, n’aurait pas pu murmurer à cette sorte de statue un peu graisseuse dont il prenait les mesures :

    « Ne bronchez pas. N’ayez l’air de rien. Le tueur, c’est le chapelier d’en face. Il est derrière sa fenêtre, à nous épier... »

    Il n’en fit rien. Il se comporta en petit tailleur modeste et innocent. L’entresol sentait mauvais, mais Kachoudas n’en était pas incommodé, car il était habitué à l’odeur de suint que répandent les tissus et dont il était tellement imprégné qu’il la véhiculait partout avec lui. Chez M. Labbé, en face, cela devait sentir le feutre et la colle, ce qui est encore plus désagréable, parce que plus fade. Chaque métier son odeur.

    À ce compte-là, qu’est-ce qu’un commissaire de police devait sentir ? Voilà très exactement ce qu’il pensait à ce moment-là, ce qui indique qu’il avait retrouvé une certaine liberté d’esprit.

    « Si vous revenez vers la fin de l’après-midi pour l’essayage, j’espère vous livrer le costume demain matin... »

    Et il descendit derrière le commissaire, passa devant celui-ci, dans la boutique, pour lui ouvrir la porte dont le timbre résonna. Ils n’avaient même pas fait allusion au tueur, ni à la vieille demoiselle de la veille qui s’appelait Mlle Mollard - Irène Mollard -, et à laquelle le journal consacrait toute sa première page. Il avait pourtant passé une nuit agitée, si agitée que sa femme l’avait éveillé pour lui dire :

    « Essaie de te tenir tranquille. Tu n’arrêtes pas de me donner des coups de pieds. »

    Il ne s’était pas rendormi. Il avait réfléchi, pendant des heures, à en avoir la tête serrée dans un cercle de fer. À six heures du matin, il en avait eu assez de penser dans son lit et il s’était levé. Après s’être préparé une tasse de café sur le réchaud, il était venu dans son atelier et avait allumé le feu. Il avait dû faire de la lumière, bien entendu, car le jour n’était pas levé. Juste en face, il y avait de la lumière aussi. Depuis des années, le chapelier se levait à cinq heures et demie du matin. On ne le voyait pas, c’était dommage, à cause des rideaux, mais on devinait ce qu’il faisait. Sa femme ne voulait voir personne. Il était rare qu’une amie parvienne à franchir sa porte et elle ne restait pas longtemps. Elle refusait aussi de se laisser soigner par la femme de ménage qui venait le matin à sept heures et repartait le soir. C’était M. Labbé qui était obligé de tout faire, mettre la chambre en ordre, épousseter, monter les repas. C’était lui qui devait porter sa femme de son lit à son fauteuil et qui, vingt fois par jour, se précipitait dans l’escalier en colimaçon conduisant du magasin au premier étage. Au signal ! Car il y avait un signal ! Une canne était posée près du fauteuil et la main gauche de l’infirme avait encore la force de la saisir pour en frapper le plancher. Le petit tailleur travaillait, assis sur sa table. Il pensait mieux en travaillant.

    « Attention, Kachoudas, se disait-il. Vingt mille francs, c’est bon à prendre et ce serait un crime de les laisser passer. Mais la vie, c’est quelque chose aussi, même la vie d’un petit tailleur venu des confins d’Arménie. Le chapelier, serait-il fou, est plus intelligent que toi. Si on l’arrête, il est probable qu’on le relâchera faute de preuves. Ce n’est pas un homme qui doit s’amuser à laisser traîner des bouts de papier découpés dans sa maison... »

    Il avait raison de penser comme ça, sans se presser, tout en tirant l’aiguille, car voilà déjà que cela lui donnait une idée. Certaines des lettres envoyées au Courrier de la Loire comportaient une page entière le texte. Le temps de trouver les mots, parfois les lettres séparées, de les découper, de les coller, cela représentait des heures de patience. Or, en bas, dans la boutique du chapelier, il y avait toute la journée le commis à cheveux roux, Alfred. Derrière la boutique existait un atelier avec des têtes de bois sur lesquelles M. Labbé mettait les chapeaux en forme, mais un judas vitré faisait communiquer magasin et atelier. Dans la cuisine et dans les autres pièces, régnait la femme de ménage, il ne restait qu’un seul endroit où le tueur puisse se livrer en paix à son travail de patience : la chambre de sa femme, qui était aussi sa chambre et où personne n’avait le droit de pénétrer. Et Mme Labbé était incapable de bouger, incapable de parler autrement que par onomatopées. Qu’est-ce qu’elle pensait en voyant son mari s’amuser à découper des bouts de papier ?

    « D’ailleurs, mon petit Kachoudas, si tu le dénonces à présent et qu’on finisse par découvrir une preuve, ces gens-là - il pensait à ceux de la police, y compris à son nouveau client le commissaire - prétendront que c’est eux qui ont tout fait et te chiperont la plus grosse part des vingt mille francs. »

    La peur de perdre les vingt mille francs et la peur de M. Labbé, tels étaient désormais ses sentiments essentiels. Or, dès neuf heures, il n’eut presque plus peur du chapelier. Au milieu de la nuit, tout à coup, on avait cessé d’entendre le vacarme de l’eau dans les gouttières, le tambourinement de la pluie sur les toits, le sifflement du vent dans les volets. Comme par miracle, après quinze jours, la pluie et la tempête venaient de cesser. Tout au plus, à six heures, une pluie fine tombait-elle encore, tellement pulvérisée qu’elle en était silencieuse et presque invisible.

    Maintenant, les pavés des trottoirs par plaques, reprenaient leur couleur grise et les gens circulaient dans les rues sans parapluie. C’était samedi, jour de marché. Le marché se tenait sur une petite place vieillotte, au bout de la rue. À neuf heures, Kachoudas descendit, retira les barres de la porte, se trouva sur le trottoir et se mit en devoir de retirer les lourds panneaux de bois peints en vert sombre qui servaient de volets. Il en était au troisième panneau - il fallait les rentrer l’un après l’autre dans la boutique - quand il entendit le bruit des panneaux du même genre que l’on retirait en face, à la vitrine du chapelier. Il évita de se retourner. Il n’avait pas trop peur, car le charcutier, sur son seuil, bavardait avec le marchand de sabots. Des pas traversèrent la rue. Une voix fit :

    « Bonjour, Kachoudas...

    Et lui, un panneau à la main, parvint à prononcer d’une voix presque naturelle :

    — Bonjour, monsieur Labbé.

    — Dites-moi, Kachoudas...

    — Oui, monsieur Labbé...

    — Est-ce qu’il y a déjà eu des fous dans votre famille ?

    Le plus fort, c’est que sa première réaction fut de chercher dans sa mémoire, de penser aux frères et sœurs de son père et de sa mère.

    — Je ne crois pas...

    Alors M. Labbé prononçait avant de faire demi-tour, avec, sur le visage, une expression de satisfaction :

    — Cela ne fait rien... Cela ne fait rien... »

    Ils avaient pris contact, tout simplement. Peu importe ce qu’ils s’étaient dit. Ils avaient échangé quelques mots, comme de bons voisins. Kachoudas n’avait pas tremblé. Est-ce que le charcutier, par exemple, qui était plus grand et beaucoup plus fort que lui - il portait un cochon entier sur son dos - n’aurait pas blêmi si on lui avait déclaré : « Cet homme-là, qui vous regarde avec de gros yeux graves et rêveurs, c’est l’assassin des sept vieilles femmes. »

    Kachoudas, lui, ne pensait plus qu’aux vingt mille francs. À sa peau aussi, bien sûr, mais davantage aux vingt mille francs. Les plus petits étaient à l’école. Son aînée était partie pour les magasins Prisunic où elle était vendeuse. Sa femme s’en allait au marché. Il remonta dans son cagibi, à l’entresol, grimpa sur la table où il s’installa et commença à travailler.

    Ce n’était qu’un petit tailleur arménien, turc ou syrien ; il n’en savait rien lui-même tant, là-bas, on leur avait fait traverser de fois les frontières, par centaines de pauvres types, par milliers, comme on transvase des liquides. Il n’était pour ainsi dire pas allé à l’école et personne ne l’avait jamais considéré comme un homme intelligent. M. Labbé, en face, était occupé à mettre des chapeaux sur forme. S’il n’en vendait pas beaucoup, ses amis du Café de la Paix lui donnaient tout au moins leurs chapeaux à remettre à neuf. De temps en temps, on le voyait paraître dans le magasin, en gilet, en bras de chemise. De temps en temps aussi il se précipitait à l’entresol, par l’escalier en colimaçon, appelé par un coup de canne sur le plancher.

    Quand Mme Kachoudas revint du marché et commença, selon son habitude, à parler toute seule dans la cuisine, le petit tailleur avait déjà un commencement de sourire. Qu’est-ce que le journal avait écrit la veille, entre autres choses plus ou moins pertinentes ? Car le journal menait son enquête parallèlement à celle de la police. Il y avait aussi des reporters de Paris qui travaillaient de leur côté à la découverte du tueur.

    « Si on reprend les crimes un à un on constate... »

    Premièrement qu’ils étaient commis, non dans un quartier déterminé de la ville, mais sur les points les plus opposés de celle-ci. Donc, concluait le journaliste, le tueur peut se déplacer sans attirer l’attention. Donc, c’est un homme d’aspect banal ou rassurant car, malgré l’obscurité dans laquelle il opère, force lui est de passer parfois sous des becs de gaz ou devant des vitrines. C’est un homme qui n’a pas besoin d’argent, puisqu’il ne vole pas. C’est un homme méticuleux, car il ne laisse rien au hasard C’est sans doute un musicien, car il se sert, pour étrangler ses victimes qu’il surprend par derrière, d’une corde de violon ou de violoncelle.

    « Si, maintenant, on reprend la liste des femmes qu’il a tuées... »

    Et cela devenait plus intéressant aux yeux de Kachoudas.

    « ...on constate, entre elles, comme un certain air de famille. C’est assez difficile à préciser. Certes, leur état civil est fort différent. La première était veuve d’un officier retraité, mère de deux enfants, tous deux mariés à Paris. La seconde tenait un petit magasin de mercerie et son mari est encore employé à la mairie. La troisième... Une sage-femme, une libraire, puis une rentière assez riche habitant toute seule un hôtel particulier, une demi-folle - riche aussi - qui ne s’habillait qu’en mauve et enfin Mlle Mollard, Irène Mollard, le professeur de piano. »

    « La plupart de ces femmes, remarquait le journaliste, avaient de soixante-trois à soixante-cinq ans et toutes, sans exception, étaient originaires de notre ville. »

    C’est le prénom d’Irène qui frappa le petit tailleur. On ne s’attend pas, d’habitude, à ce qu’une vieille femme ou une vieille fille s’appelle Irène, encore moins Chouchou ou Lili... Parce qu’on oublie qu’avant d’être une vieille femme elle a été une jeune fille, avant encore une petite fille. Voilà ! Ce n’était rien d’extraordinaire. Et pourtant, pendant des heures, Kachoudas, qui travaillait au complet du commissaire, tourna autour de cette petite idée-là.

    Qu’est-ce qui se passait au Café de la Paix, par exemple ? Ils étaient une bonne dizaine à se retrouver chaque après-midi. Ils occupaient des situations diverses. La plupart étaient à leur aise, parce qu’il est naturel d’être à son aise passé la soixantaine. Or, presque tous se tutoyaient. Non seulement ils se tutoyaient, mais ils avaient un vocabulaire à eux, des bouts de phrases qui n’avaient de sons que pour eux, des plaisanteries qui ne faisaient rire que les initiés. Parce qu’ils étaient allés à l’école, ou au collège, ou au service militaire ensemble !

    C’est à cause de cela, justement, que Kachoudas était et resterait pour eux un étranger et qu’on ne l’invitait à prendre les cartes que si d’aventure on manquait d’un quatrième à une table. En somme, pendant des mois, il attendait patiemment l’occasion de faire le quatrième.

    « Comprenez-vous, monsieur le Commissaire ? Je parierais que les sept victimes du tueur se connaissaient comme ces messieurs du Café de la Paix se connaissent. Seulement, les vieilles femmes ne vont pas au café, ce qui fait qu’elles se perdent peut-être plus facilement de vue. Il faudrait savoir si elles se voyaient encore. Elles avaient à peu près le même âge, monsieur le commissaire. Et tenez, il y a un détail qui me revient, qui a été donné aussi par le journal. Pour chacune d’elles, on a employé les mêmes mots, on a dit qu’elles étaient de bonne famille et qu’elles avaient reçu une excellente éducation... »

    Il ne parlait pas au Commissaire Micou, ni à aucun policier, bien entendu, mais il parlait tout seul ; comme sa femme, comme toujours quand il était content de lui.

    « Supposez qu’on sache enfin comment le tueur - je veux dire le chapelier - choisissait ses victimes... »

    Car il les choisissait à l’avance, Kachoudas l’avait bien vu. Il ne se promenait pas par les rues, le soir, au petit bonheur, pour sauter sur la première vieille femme venue. La preuve, c’est qu’il était allé droit à la maison où Mlle Mollard – Irène - donnait sa leçon de piano. Il avait dû en être de même pour les précédentes. Dès lors, qu’on sache comment il établissait son plan, comment il établissait ses listes...

    Mais oui ! Pourquoi pas ? Il agissait exactement comme s’il avait établi une liste complète et définitive. Kachoudas l’imaginait fort bien rentrant chez lui le soir et barrant un nom, lisant le suivant, préparant son coup pour un des jours prochains. Combien de vieilles femmes ou de vieilles filles figuraient sur la liste ? Combien y avait-il, dans la ville, de femmes de soixante-deux à soixante- cinq ans, de bonne famille, ayant reçu une excellente éducation ? Qu’on connaisse les autres, celles qui restaient, en somme, qu’on les surveille discrètement et, fatalement, on prendrait le chapelier sur le fait. Voilà ce que le petit tailleur avait trouvé, tout seul, dans son cagibi, assis sur sa table. Non parce qu’il était un homme intelligent ou subtil, mais parce qu’il avait décidé de gagner les vingt mille francs. Et aussi, un petit peu, parce qu’il avait peur.

    À midi, avant de se mettre à table, il descendit un moment pour prendre l’air sur le trottoir et pour acheter des cigarettes au tabac du coin. M. Labbé sortait de chez lui, les mains dans les poches de son pardessus, et, à la vue du petit tailleur, il retira une de ses mains pour lui adresser un signe amical. C’était très bien ainsi. Ils se saluaient. Ils se souriaient. Le chapelier, sans doute, avait une lettre dans sa poche et allait la jeter dans une boîte. Après chaque assassinat de vieille femme, il écrivait une lettre qu’il envoyait au journal.

    Celle-ci, que Kachoudas put lire le soir dans le Courrier de la Loire, disait :

    « M. le Commissaire Micou a tort de se monter une garde-robe comme s’il devait séjourner des mois parmi nous. Encore deux et ce sera fini.

    Bien le bonjour à mon petit ami d’en face. »

    C’est au Café de la Paix que Kachoudas lut le journal. Le commissaire était là, un peu inquiet pour son complet en voyant que le tailleur ne travaillait pas. Le chapelier était là aussi et, cette fois, il faisait la partie avec le docteur, l’agent d’assurances et l’épicier. Il trouva cependant le moyen de regarder Kachoudas et de lui sourire, d’un sourire presque sans arrière-pensée, peut-être sans arrière-pensée du tout, comme s’ils étaient vraiment devenus des amis. Alors le petit tailleur comprit que cela faisait plaisir au chapelier d’avoir au moins un témoin, quelqu’un qui savait, qui l’avait vu à l’œuvre. Quelqu’un pour l’admirer, en somme ! Il sourit, lui aussi, d’un sourire un tantinet contraint.

    « Il faut que j’aille travailler à votre complet, monsieur le Commissaire... Vous pourrez l’essayer dans une heure... Firmin... »

    Il hésita. Oui ou non ? Oui ! Un vin blanc, en vitesse ! Un homme qui va gagner vingt mille francs peut-bien se payer deux verres de vin blanc.

     

    - IV -

     

    C’était impressionnant. Déjà la cloche, que le petit tailleur avait déclenchée en tirant la sonnette et dont les ondes n’en finissaient pas de se répercuter dans la grande bâtisse qui paraissait déserte. Cette immense façade en pierres grises, ces fenêtres aux volets clos d’où filtrait une faible lumière. La porte lourde et bien vernie, aux boutons de cuivre astiqués. Heureusement qu’il ne pleuvait plus et qu’il n’avait pas les pieds crottés ! Des pas feutrés. Un judas qui s’ouvrait, grillagé, comme dans une prison, un visage gras et blafard qu’on devinait, un bruit léger qui n’était pas un bruit de chaînes mais le bruissement d’un chapelet. On l’observait sans rien dire, et il finissait par bégayer :

    « Je voudrais parler à la Supérieure, s’il vous plaît... »

    À ce moment, il eut peur. Il trembla, la rue était déserte. Il avait compté sur la partie de cartes. Mais M. Labbé pouvait avoir cédé sa place ? Or, c’était ici que Kachoudas courait le plus grand risque. Si le chapelier l’avait suivi, si le chapelier était quelque part dans l’ombre, cette fois, il n’hésiterait pas, malgré son sourire de tout à l’heure, à en finir avec lui comme avec les vieilles femmes.

    « Voulez-vous lui dire que c’est urgent, que c’est une question de vie ou de mort... »

    Bien sûr que son profil n’était pas un profil de chrétien et il ne l’avait jamais tant regretté de sa vie. Il piétinait, comme un homme pris d’un besoin urgent.

    « Qui dois-je annoncer ?

    Mais qu’elle ouvre donc la porte, bon Dieu !

    — Mon nom ne lui dira rien. Expliquez-lui que c’est de toute première importance... »

    Pour lui ! Pour les vingt mille francs ! Elle s’en allait à pas feutrés, restait un temps infini absente, se décidait enfin à revenir et à manier trois ou quatre verrous bien huilés.

    — Si vous voulez me suivre au parloir... »

    L’air était tiède, fade, un peu sucré. Tout était couleur d’ivoire, avec des meubles noirs, un silence tel qu’on entendait le tic-tac de quatre ou cinq horloges dont certaines devaient être dans de lointaines pièces. Il n’osait pas s’asseoir. Il ne savait comment se tenir. On le laissait attendre longtemps et soudain il tressaillait en voyant devant lui une vieille religieuse qu’il n’avait pas entendu venir.

    « Quel âge a-t-elle ? » se demanda-t-il, car il est difficile de deviner l’âge d’une bonne sœur en cornette.

    « Vous avez demandé à me parler ? »

    Il avait téléphoné d’abord, de chez lui, à M. Cujas, le mari de la deuxième vieille femme tuée, celui qui était employé à la mairie. M. Cujas était encore à son bureau, aux « objets trouvés ».

    « Qui est à l’appareil ? hurlait-il avec impatience.

    Kachoudas avait mis un bon bout de temps à oser déclarer :

    — Un des inspecteurs du Commissaire Micou... C’est pour vous demander, Monsieur Cujas, si vous savez où votre femme a fait ses études... »

    — Au couvent de l’Immaculée Conception, parbleu ! »

    C’était fatal, puisqu’on avait parlé d’excellente éducation.

    « Excusez-moi, ma Mère...

    Il bafouillait. Il n’avait jamais été aussi mal à l’aise de sa vie.

    — J’aimerais avoir la liste des élèves qui ont passé par votre institution et qui auraient aujourd’hui soixante-trois ans... Ou soixante- quatre... Ou...

    — J’en ai soixante-cinq...

    Elle possédait un visage de cire rose, des yeux bleu clair. Tout en l’observant, elle jouait avec les grains du lourd chapelet qui pendait à sa ceinture.

    — Vous pourriez être morte, ma Mère...

    Il s’y prenait mal. Il s’affolait. Il s’affolait surtout parce qu’il commençait à avoir la certitude de toucher les vingt mille francs.

    — Mlle Mollard a fait ses études ici, n’est-ce pas ?

    — C’était une de nos plus brillantes élèves...

    — Et Mme Cujas...

    — Desjardins, de son nom de jeune fille...

    — Écoutez, ma sœur... Si ces personnes étaient dans la même classe...

    — Nous étions dans la même classe... C’est pourquoi, ces temps- ci...

    Mais il n’avait pas le temps de l’écouter.

    — Si je pouvais avoir une liste des demoiselles qui, à cette époque...

    — Vous êtes de la police ?

    — Non, madame... Je veux dire ma Mère... Mais c’est tout comme... figurez-vous que je sais !

    — Vous savez quoi ?

    — C’est-à-dire que je crois que je vais savoir... Est-ce qu’il vous arrive de sortir ?

    — Chaque lundi pour me rendre à l’évêché...

    — À quelle heure ?

    — À quatre heures...

    — Si vous acceptiez de m’établir la liste...

    Qui sait ? Elle le prenait peut-être pour le tueur ? Mais non ! Elle restait calme, sereine même.

    — Il n’y a plus beaucoup d’élèves de cette année-là... Certaines sont mortes, hélas!... Quelques-unes récemment...

    — Je sais, ma Mère...

    — À part moi et Armandine...

    — Qui est Armandine, ma Mère ?

    — Armandine d’Hauterive... Vous devez en avoir entendu parler... D’autres ont quitté la ville et nous avons perdu leur trace... Mais tenez !... Attendez-moi un instant... »

    Peut-être qu’après tout les religieuses sont heureuses, elles aussi, de trouver une distraction. Elle ne resta que quelques instants absente. Elle revint avec une photographie jaunie, un groupe de jeunes filles, sur deux rangs, portant toutes le même uniforme, le même ruban avec une médaille en sautoir. Il y en avait de grasses et de maigres, de laides et de jolies, il y en avait une énorme, semblable à une poupée de son, et Mère Sainte- Ursule disait modestement :

    « Celle-ci, c’est moi... »

    Puis, désignant du doigt une jeune fille malingre :

    « Celle-ci est Mme Labbé, la femme du chapelier... Celle-là, qui louche un peu, c’est... »

    Le chapelier avait raison. De celles qui vivaient encore, qui avaient continué à habiter la ville, il n’en restait que deux, sans compter sa propre femme : Mère Saint-Ursule et Mme d’Hauterive.

    « Mme Labbé est très malade... Il faudra que j’aille la voir samedi, comme chaque année, car c’est samedi prochain son anniversaire et nous avons gardé l’habitude, nous, ses amies de pension, de...

    — Merci, ma Mère... »

    Il avait trouvé ! Il avait gagné ses vingt mille francs ! En tout cas, il allait les gagner ! Toutes les victimes du chapelier figuraient Sur la photographie. Et les deux qui vivaient encore, en dehors de Mme Labbé, c’étaient évidemment celles dont le tueur annonçait la fin prochaine.

    « Je vous remercie, ma Mère... Il est indispensable que je parte aussitôt... On m’attend... »

    Il ne se comportait peut-être pas comme il aurait dû le faire. Il n’avait pas l’habitude des couvents. Tant pis si on le prenait pour un fou ou pour un mal élevé. Il remerciait, faisait des révérences, gagnait la porte à reculons, se mettait à courir sur le trottoir, n’arrivait qu’avec peine à prendre peu à peu une allure plus normale. Vingt mille francs !... C’était bien vingt mille qu’on avait annoncés... Pour le tueur... Rien que pour le tueur.... Est-ce qu’il n’en méritait pas davantage, lui qui apportait une liste détaillée et complète des victimes passées et futures ? Car enfin, il en restait deux, deux qui, grâce à lui, en auraient encore pour quelques années probablement, à soigner leurs reins, leur cœur ou leur foie, et qui finiraient par mourir dans leur lit, avec docteur, prêtre, gens en larmes autour d’elles.

    Cela ne valait-il pas un petit supplément ?

    « Prouvez-le... »

    À supposer qu’on lui dise cela :

    « Prouvez-le !... Prouvez que les deux personnes dont vous parlez seront les prochaines victimes... De quel droit prétendez-vous qu’un homme comme M. Labbé a l’intention de supprimer Mère Sainte-Ursule ?... Hein ?... Répondez... »

    Et dire qu’il suffirait de comprendre ! De comprendre, en somme, pourquoi cette liste avait été établie une fois pour toutes.

    « ...Il faudra que j’aille la voir samedi, avait dit la supérieure en parlant de Mme Labbé. C’est samedi prochain son anniversaire et nous avons gardé l’habitude, nous, ses amies de pension, de nous réunir ce jour-là dans sa chambre de malade... »

    Vingt mille francs... Peut-être cinquante mille ou davantage ?... Mme d’Hauterive était riche et, quand elle apprendrait qu’elle ne devait la vie qu’au petit tailleur chargé de famille... Comprendre ! Comprendre ce qui se passait dans la grosse tête du chapelier placide que Kachoudas avait vu dix fois par jour pendant des années sans y prêter attention. Un problème, en somme, guère plus compliqué que ceux qu’on lit à la dernière page des journaux: et pour lesquels le gagnant ne touche que cent francs ! Il était entré dans un petit bar où il n’avait jamais mis les pieds, car il ne buvait jamais dans les bars.

    « Vin blanc... »

    Vingt mille francs... Vin blanc... Cinquante mille ?... Cent mille ?... Oui sait ?...

    « Vin blanc, garçon... »

    Comme ça, sur le comptoir, en s’envoyant le liquide dans le fond de la gorge à la façon des ivrognes. Tant pis ! Est-ce que, pour cinquante mille, pour cent mille francs, cela valait le coup, oui ou non ?

    «  Dites donc, garçon...

    — Monsieur ?

    — À supposer que votre femme... »

    Le garçon l’écoutait, bouche bée, et il se tut, avala un dernier verre et se faufila dans sa rue. Sa femme l’attendait derrière la porte.

    « Il est en haut...

    — Qui ?

    — Le commissaire...

    — Tant mieux ! » s’écria-t-il avec une assurance qu’elle ne lui connaissait pas.

    Il ne s’était jamais demandé s’il est vrai qu’il est donné à chaque homme de vivre une heure intense, une heure pendant laquelle il donne le maximum de lui-même, mais cette heure-là, il la vivait.

    — Bonsoir, monsieur le Commissaire... Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, mais j’ai été très occupé... »

    Parfaitement ! Il parlait d’un ton dégagé, comme les plus importants parmi ces messieurs du Café de la Paix. Il n’allait pas jusqu’à en oublier ses gestes de tailleur mais il les faisait avec un tel brio qu’il avait l’air de jongler avec les parties non encore assemblées du complet du commissaire.

    « Cette prime de vingt mille francs, dites-moi... Ce n’est pas une blague, au moins ?

    — Vous avez votre petite idée, vous aussi ?

    Une petite idée ! Le commissaire appelait ça une petite idée ! Alors que Kachoudas avait vu tuer une vieille demoiselle sous ses yeux ! Alors qu’il connaissait les autres victimes, qu’il en quittait une à l’instant... Ha ! Ha !...

    — Écoutez, monsieur le Commissaire... Si j’étais sûr, au sujet de la prime...

    — Je peux en tout cas vous donner un bon conseil, au cas où vous voudriez la gagner ; c’est de vous presser...

    On ne le croyait pas. On plaisantait. On se moquait de lui, parbleu ! Le commissaire ajoutait :

    — Il y a justement quelqu’un qui m’attend dans mon bureau... Une dame... Pour la prime, paraît-il... On vient de me le téléphoner au café...

    — Comment s’appelle-t-elle ? questionna-t-il, méfiant.

    — Cela vous intéresse ?

    — Ce n’est pas une religieuse ?

    — Pourquoi voudriez-vous que ce soit une religieuse ?

    — Elle n’a pas non plus un nom avec une particule ? Son prénom n’est pas Armandine ?

    Car il n’était pas du tout disposé à se laisser voler ses vingt mille francs.

    — Si ce n’est ni l’une ni l’autre, monsieur le Commissaire, croyez- moi, elle vous racontera des blagues.

    Et le commissaire de laisser tomber :

    — Vous devez la connaître, car elle travaille en face de chez vous...

    Il tendit l’oreille, les traits durs.

    — C’est la femme de ménage de votre ami le chapelier... »

    Pendant deux bonnes minutes, le commissaire fut livré à lui-même, le corps étrangement boudiné dans un complet qui n’avait qu’une manche et pas de col, à regarder le petit tailleur qui, au comble de la nervosité, faisait les cent pas dans la pièce. Et de temps en temps la bouche de Kachoudas se tordait dans un rictus sarcastique. Ce n’était pas possible. C’était déloyal. Il avait pensé à tout, sauf à cette vieille chipie de femme de ménage que le chapelier aurait bien dû étrangler la première. Car enfin, elle qui pénétrait dans la maison, qui pouvait tout voir, tout fouiller, quel mérite avait-elle ? Était-ce elle qui avait pensé au couvent de l’Immaculée Conception ? Est-ce qu’elle connaissait les prochaines victimes ? Alors ?

    — Écoutez, monsieur le Commissaire... À supposer que moi, tout de suite...

    Des preuves, sacrebleu ! Toujours cette satanée question des preuves. Et dire que la chipie en possédait peut-être, ne fût-ce que des bouts de papier ramassés dans la poubelle !

    — En somme, en bonne justice, c’est à celui qui arrive le premier, n’est-ce pas ?

    — Bien entendu...

    — De sorte que si, avant de voir cette femme, vous avez appris par moi la vérité...

    Il y avait de la lumière en face. Il y avait toujours de la lumière à cette heure-là. Ce n’était, derrière les rideaux de guipure, qu’un vague halo, mais on devinait la forme du fauteuil de Mme Labbé, la tache blanchâtre de son visage toujours immobile.

    — C’est samedi son anniversaire...

    — Vous dites ?...

     Peu importe... Samedi, les rescapées de soixante-trois à soixante cinq ans devraient normalement se réunir dans sa chambre et... Ce n’était pas l’heure de Kachoudas, c’était sa minute. Car il fallait faire vite, à cause de la chipie. C’était une machine à coudre que le petit tailleur avait dans la tête, une machine qui tournait à toute allure, dévidait des pensées à une vitesse vertigineuse.

    — Écoutez, mon ami...

    — Vingt mille francs ?

    — À condition que vous...

    À condition qu’il prouve, soit Quitte ou double !

    — Tenez... »

    Et il saisit les lourds ciseaux, ceux qui avaient, servi à découper le drap qui vêtait si étrangement le commissaire à cet instant. Il ouvrit la fenêtre, se comporta en véritable énergumène puisqu’il lança bel et bien les ciseaux, à travers la rue, dans la fenêtre d’en face. Soudain immobile, il frémissait de tous ses nerfs. La vitre avait éclaté à grand bruit. Et il était obligé de reprendre son souffle avant de sourire, d’un sourire victorieux, d’un sourire que se permettent seulement une fois dans leur vie les petits tailleurs de son espèce car en face, ce qu’ils voyaient tous les deux, le commissaire et lui, dans le fauteuil de l’épouse infirme du chapelier, c’était une tête en bois sur un tas de chiffons,

    « Dites-moi, madame...

    — Pardon, mademoiselle... »

    Vinaigre, la femme de ménage de M. Labbé ! On l’avait fait amener du commissariat et elle se doutait bien, en voyant son patron menottes aux poings, qu’elle était arrivée trop tard.

    « Vous saviez que Mme Labbé était morte ?

    — Je m’en doutais...

    — Depuis longtemps ?

    — Depuis des mois... C’est-à- dire que je m’en doutais sans m’en douter...

    — Expliquez-vous...

    — C’est surtout à cause du poisson...

    — De quel poisson ?

    — De tous les poissons, du hareng, du merlan, de la morue... Elle ne pouvait plus manger de poisson...

    — Pourquoi ?

    — Parce que cela lui faisait mal... Il paraît qu’il y a des gens comme ça... Il m’en a fallu du courage, allez, et si un ne me donne pas tout au moins une partie des vingt mille francs, c’est qu’il n’y a plus de justice...

    Kachoudas s’agita dans son coin, mais le commissaire lui adressa un signe rassurant.

    — N’oubliez pas que je suis une vieille femme, moi aussi, et qu’il aurait pu, bien que je travaille chez eux depuis quinze ans...

    — Le poisson ?

    — Eh bien, une première fois j’avais préparé du poisson pour lui et j’ai voulu faire de la viande pour madame, il m’a dit que ce n’était pas nécessaire... C’était lui qui lui montait ses repas, qui faisait son ménage là-haut... Il y a eu aussi la ficelle...

    — Quelle ficelle ?

    — Celle que j’ai découverte la semaine dernière en faisant le ménage de l’atelier... Il ne voulait pas que je nettoie cette pièce-là... Je l’ai fait en son absence, parce que cela puait... Et, derrière les chapeaux, j’ai découvert une ficelle qui pendait du plafond... C’est en tirant dessus qu’il faisait le bruit que madame faisait jadis avec sa canne en frappant sur le plancher... Pour ce qui est des vingt mille francs, je vous préviens que je verrai un homme de loi...

    Kachoudas faillit se dresser encore une fois. M. Labbé, calme et digne, souriait.

    — En somme, vous avez commencé par tuer votre femme...

    Il haussa les épaules.

    — Vous l’avez étranglée comme les autres...

    — Pas comme les autres, commissaire... Avec mes mains... Elle souffrait trop...

    — Plus exactement, vous en aviez sans doute assez de la soigner.

    — Si vous voulez... Vous êtes si bête !

    — Ensuite vous vous êtes mis à tuer les amies de votre femme... Pourquoi ?... Et pourquoi à un rythme aussi précipité ?

    Alors Kachoudas leva le doigt, comme à l’école.

    — À cause de l’anniversaire... s’écria-t-il.

    — Je vous en prie... intervint le policier. Laissez parler M. Labbé...

    Et celui-ci, approuvant le petit tailleur :

    — C’est exact... Il a raison... Il fallait qu’elles soient toutes liquidées pour samedi prochain...

    Un clin d’œil, cette fois, pour Kachoudas, pour lui seul. Aucun doute là-dessus, et c’était un clin d’œil complice. Il semblait dire :

    — Ils continueront quand même à patauger... Nous deux, on se comprend... »

     

    Et le petit tailleur, qui venait de gagner ses vingt mille francs, peut-être plus, on verrait plus tard, ne pouvait faire moins que sourire, d’un sourire un peu gêné mais amical, en tout cas bienveillant, qui provoqua l’indignation de la femme de ménage.

     

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