Le Bouddha ricanant
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Texte intégral, domaine public.

Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1907, dans le grand magazine « The Saturday Evening Post ». Elle relate un exploit d’un héros littéraire policier qui fut extrêmement populaire aux Etats-Unis entre 1905 et 1912 : le professeur S. F. X. Van Dusen, que son créateur avait surnommé « La Machine-à- Penser » (The Thinking Machine), en raison de ses extraordinaires qualités de déduction.
Le père de ce héros : Jacques Futrelle, Américain en dépit de son nom à consonance française Cet écrivain devait trouver une mort tragique et héroïque en 1912, dans le naufrage tristement célèbre du Titanic.
L’histoire ci-dessous présente la caractéristique de se diviser en deux récits distincts : « Le Bouddha ricanant » et « La maison était bien là... », qui fait suite au premier récit et le complète. En quelques mots, voici les circonstances assez particulières qui ont présidé à la naissance du « Bouddha ricanant » et de sa suite.
Aux environs de 1907, May Futrelle, l’épouse de Jacques Futrelle, elle-même journaliste et écrivain, décida d’écrire une histoire de fantôme…
Elle présenta donc « Le Bouddha ricanant » au rédacteur en chef du Saturday Evening Post, qui publiait régulièrement à cette époque toutes les nouvelles de Jacques Futrelle où intervenait « La Machine-à-Penser ». Le dit rédacteur, après avoir lu l’histoire, la complimenta pour son récit original et prenant, mais lui dit qu’il ne voyait absolument pas comment l’énigme du bouddha pouvait logiquement s’expliquer. Il avait grand-peur que ses lecteurs s’en trouvent déroutés…
C’est à ce moment que Jacques Futrelle entra en scène.
« La Machine-à-Penser », dit-il, cet infaillible logicien, devait sûrement être capable de résoudre le mystère du Bouddha ricanant ! »
Le rédacteur du Saturday Evening Post se rendit immédiatement compte de l’intérêt commercial d’une telle proposition : une histoire en deux parties, la première écrite par Mrs. Futrelle et posant un problème paraissant pratiquement insoluble, et la seconde, écrite par le fameux créateur de « La Machine-à-Penser », dans laquelle ce maître-limier trouverait la solution !
Bien que May et Jacques Futrelle se soient juré de ne jamais collaborer, l’offre qui leur fut faite les décida à rompre cette promesse. Cette collaboration accidentelle s’avéra un immense succès, et une autre histoire sur le même principe fut commandée ultérieurement au ménage Futrelle. Mais elle ne fut jamais écrite…
Le Bouddha ricanant
Le professeur Augustus Van Dusen - alias la « Machine-à-Penser » - rajusta ses épaisses lunettes, s’enfonça à nouveau dans l’énorme fauteuil et se mit à lire le manuscrit qu’il tenait à la main :
Il y a trois mois à peine, je m’étais fait photographier. En regardant maintenant cette photo, j’y aperçois un homme âgé d’une trentaine d’années, rasé de près, au visage plein, respirant la santé ; des yeux limpides et calmes, presque flegmatiques; un front reflétant la sérénité d’un équilibre physique et mental parfait ; une bouche souriante aux contours quelque peu moqueurs ; un menton énergique et plein d’assurance ; des cheveux foncés ayant conservé leur jeunesse. À cette époque-là, j’étais un homme au sang vigoureux, gai, plein de vitalité tandis qu’aujourd’hui...
Un miroir est devant moi. Il me renvoie l’image d’une figure décharnée, hagarde, celle d’un homme qui pourrait avoir soixante ans ; des yeux au regard furtif et fuyant, dans lesquels résiderait un sentiment perpétuel et hideux de peur ; un front ridé par la souffrance; une bouche tombante et flasque ; des cheveux tout blancs au-dessus des tempes. Mon sang n’est plus que de l’eau ; tout ce qui, en moi, avait quelque valeur, a disparu. Il ne me reste plus rien !
La peur, a dit un jour Webster, est un sentiment d’appréhension, de terreur, d’alarme. Eh bien non ! C’est bien plus que cela ! C’est la perte totale du sens des proportions, un véritable dérangement des facultés mentales ; un vampire qui vous suce le courage et le sens commun, et ne laisse qu’une coquille vide et tremblante de ce qui, autrefois, était un homme...
Je sais ce que c’est que la peur, et personne ne le sait mieux que moi ! Je l’ai su, l’horrible nuit, dans la forêt, et je le sais encore aujourd’hui, lorsque je me trouve assis dans mon lit, le regard perdu dans le vide, ayant toujours dans les oreilles l’écho de ces cris affreux. Je le savais, quand ce vieillard silencieux et sinistre rôdait autour de moi, et je le sais maintenant encore, lorsque mon imagination s’efforce de conjurer ces yeux morts et vitreux. Je le savais, lorsque ces perfides petites langues de feu venaient lécher mon corps cette nuit-là, et je le sais aujourd’hui, lorsque, parfois, je crois sentir les mêmes brûlures...
Oui, je sais ce que c’est que la peur. Elle est symbolisée par ce petit dieu en ivoire, accroupi sur ma cheminée pendant que j’écris, un petit Bouddha accroupi et ricanant.
Peut-être existe-t-il une explication pour ce qui s’est produit cette nuit-là, quelque fait banal et caché qui, s’il était révélé, expliquerait tout… Mais c’est en cherchant cette explication que je suis devenu ce que je suis à présent… Quand cela finira-t-il ? Je n’en sais rien ! Je ne puis qu’attendre et écouter...
Voici ma terrifiante histoire : impatient, à demi affamé, et rendu soudain furieux par une stupide panne d’essence, j’avais quitté la grand-route et arrêté ma voiture au milieu d’un étroit espace libre, devant une petite boutique de campagne. Dans l’obscurité, il m’avait à peine été possible de discerner quelques les contours du bâtiment. Cette obscurité devenait de plus en plus intense, et des nuages noirs menaçants couvraient depuis un moment le ciel, voilant d’abord, puis masquant totalement les points brillants des étoiles.
Je savais où je me trouvais, quoique n’ayant encore jamais emprunté cette route-là. Derrière moi de quoi se trouvait Pelham, un petit village paisible, qui dormait profondément lorsque je l’avais traversé, et j’avais quelque part devant moi, la ville de Millen. J’aurais dû y arriver vers les sept heures, mais, par suite de circonstances imprévisibles, j’avais été retardé et il était maintenant près de dix heures du soir. Je me sentais épuisé après tant d’heures passées au volant, et je n’avais rien pris depuis le repas de midi. J’avais projeté de passer la nuit à Millen, d’y souper copieusement et d’y goûter, pendant quelques heures un sommeil réparateur, pour continuer ensuite ma route le lendemain matin.
Tels avaient été du moins mes projets, mais mon réservoir d’essence vide m’avait forcé à m’arrêter devant cette petite boutique à l’aspect rébarbatif, et quelques manœuvres en avant et en arrière m’avaient permis de garer mon encombrant véhicule afin de dégager la route. Aucune lumière ne s’apercevait dans la boutique, mais, étant donné que je n’avais rencontré aucune habitation depuis deux ou trois milles, il était fort probable que la personne qui tenait cette boutique logeait là. Pour voir si ma supposition était juste, j’appelai à haute voix et, effectivement, quelques instants plus tard, une tête, coiffée d’un bonnet de nuit apparut à une fenêtre, juste au-dessus de la porte.
« Pourrais-je avoir de l’essence ? » demandai-je.
— J’crois qu’y doit m’en rester in p’tit peu ! » répondit une voix d’homme.
— Voudriez-vous m’en donner de quoi aller jusqu’à Millen ?
— C’est défendu, par ici, de vendre de l’essence pendant la nuit ! répondit
placidement le bonhomme. J’crois qu’y va falloir que vous attendiez jusqu’à d’main matin !
— Attendre jusqu’à demain matin ! m’écriai-je en gémissant. Mais regardez donc cet orage qui vient ! Il faut que j’arrive à Millen !
— J’y peux rien ! fut la réponse. La Loi est la Loi, savez-vous ! »
C’était un nouveau contre-temps, inattendu autant qu’ennuyeux. Le ton de la voix du bonhomme ne laissait aucune possibilité de discuter, et je connaissais l’obstination de ce genre d’hommes. J’étais donc prêt à accepter l’inévitable.
« Tant pis ! dis-je. Mais si vous ne pouvez pas me vendre de l’essence ce soir, vous pourrez peut-être me servir quelque chose à manger et me garder jusqu’au matin ? Je ne peux tout de même pas rester dehors sous l’orage !
— J’ai pas d’place ! répondit l’homme. Y’a juste ici de la place pour moi et mon chien, et y’ n’est pas commode !
— Il faut quand même faire quelque chose ! insistai-je. Quel est le prix de votre essence ?
— Vingt-cinq cents le gallon pendant le jour.
— Bon ! Que diriez-vous de cinquante cents le gallon la nuit ? »
Le bonnet de nuit disparut et la fenêtre se referma bruyamment. Je pensais avoir irrémédiablement offensé le puritanisme austère d’un vieil habitant des bois, lorsque je vis briller une lumière dans la boutique et s’ouvrir la porte d’entrée. La lumière provenait d’une lanterne de sûreté qu’un petit bonhomme tout rabougri tenait à la main. Puis l’homme commença à remplir d’essence un bidon.
« Quelle est la distance d’ici à Millen ? demandai-je à tout hasard.
— J’crois qu’ça doit faire dans les cinq milles !
— La route est droite ?
— Toute droite, excepté dans les tournants ! répondit-il. En tout cas, il n’y a ni bifurcations, ni rien du tout. Vous n’pouvez pas vous tromper, à moins d’grimper au-d’ssus d’une barrière ! »
Le bidon fut enfin rempli et, l’essence payée, le vieux bonhomme m’accompagna jusqu’à ma voiture avec sa lanterne. Il me regardait avec curiosité tandis que je remplissais mon réservoir.
« J’crois qu’y a un drôle d’orage qui s’amène ! » dit-il, sans doute pour me consoler !
Je levai la tête : on n’apercevait plus aucune étoile ; elles étaient toutes masquées par un voile noir impénétrable. Le vent faisait frissonner et soupirer la cime des arbres...
« J’arriverai peut-être à Millen avant que l’orage n’éclate ! répondis-je avec optimisme.
— J’crois qu’vous feriez ben ! répondit le vieil homme. On n’a pas encore vu d’éclairs et ça n’a pas encore tonné, mais ça ne va pas tarder, la pluie ne viendra qu’après.
Je lui rendis son bidon vide et montai dans ma voiture.
— Si par hasard l’orage éclatait avant que je n’arrive à Millen, demandai-je. Y a-t-il un endroit où je pourrais me mettre à l’abri ?
— J’crois qu’vous n’pourrez vous mettre à l’abri nulle part, me répondit le bonhomme ; y’a ni maisons, ni rien du tout. Y’a peu de tournants, et vous pourrez rouler aussi vite que vous voudrez. Vous arriverez sûrement à temps. »
Un brusque coup de vent nous plongea dans un nuage de poussière, et le bonhomme, qui était peu chaudement vêtu, se dépêcha de rentrer chez lui. Je fis reculer ma voiture, manœuvrai et me mis sur la grand route. Alors, j’appuyai à fond su l’accélérateur, et m’élançai dans la nuit ; la route, devant moi, déroulait son large ruban jaune, aussi doux que de l’asphalte.
« Était-ce un fait de mon imagination, ou bien une réalité Mais il me sembla, au moment où je m’élançais sur la route, que quelqu’un m’appelait. Jamais je ne le saurai. Toujours est-il que, les nuages étant de plus en plus bas et le vent de plus en plus violent, je préférai ne pas m’arrêter, et ma voiture continua de filer sur la route.
Je savais qu’il y avait à Millen un excellent petit restaurant ouvert toute la nuit, et déjà j’hésitais entre une côtelette arrosée d’un bon demi de bière, et un bifteck aux pommes, plus substantiel Je fus tiré de ma méditation par l’apparition, sur la route devant moi, d’une bifurcation que venaient de me révéler mes phares Deux routes ? Une complication inattendue ! Déconcerté, je stoppai.
À ma droite, l’une des routes allait s’enfoncer dans la forêt épaisse, à perte de vue. À ma gauche, la bifurcation se dessinait plus nettement, et cette route-là me paraissait, d’après son aspect, plus fréquentée que l’autre. Par ailleurs, pour autant que je pouvais en juger à la limite de l’éclairement de mes phares, cette route-là s’élargissait plus loin. Je sautai hors de ma voiture et m’avançai vers l’angle de la bifurcation, dans l’espoir de trouver un poteau indicateur ou quelque chose susceptible de me guider. Mais il n’y avait rien.
Je me souvins alors que j’avais une carte routière dans ma dans la poche. Sûrement, elle allait me renseigner... Je revins donc vers ma voiture pour étudier la carte à la lueur des phares : Pelham était ici, et là, c’était Millen. Ici, la petite boutique où je m’étais arrêté : une étoile indiquait qu’on pouvait s’y procurer de l’essence. À ce moment, le tonnerre commença à gronder...
Je me trouvais donc quelque part entre cette boutique et Millen. La carte était à une très grande échelle et tous les détails y figuraient, non seulement la grand-route, mais les moindres sentiers qui en partaient. Pour autant, entre la boutique en question et Millen, d’après cette carte, la route était absolument droite et aucun sentier n’y aboutissait. Aucun embranchement n’y figurait et pourtant, j’en avais un en face devant de moi, sans contestation possible !
J’étais perplexe, impatient et, de plus, affamé. Je décidai donc rapidement de prendre la route de gauche, celle qui était la plus fréquentée. Maudissant le cartographe qui avait si mal dressé sa carte routière, je m’apprêtais à remonter dans ma voiture, quand soudain l’obscurité fut interrompue par un éclair fulgurant qui me fit sursauter et m’aveugla à moitié ; l’éclair fut suivi immédiatement d’un violent coup de tonnerre.
Ensuite me parvint un autre son, un cri à vous glacer le sang dans les veines, un cri déchirant d’agonie, de douleur, d’effroi ! Je sentis mon cœur s’arrêter de battre... Ce cri fut bientôt couvert par le bruit du tonnerre ; l’orage se rapprochait. Puis tout redevint silencieux, et je n’entendis plus que le vent qui se frayait un chemin en sifflant à travers la forêt.
Je n’étais pas un homme particulièrement nerveux, aussi, le premier choc passé, mon cœur s’était remis à fonctionner normalement, mes idées étaient redevenues claires, et j’avais repris mon sang-froid. Je restai quelques instants immobile, à écouter... Je cherchai à m’expliquer le cri déchirant que j’avais entendu : quelqu’un se trouvait certainement en danger quelque part, mais où ? De quel côté ? Les sifflements du vent, la poussière qui tourbillonnait tout autour de moi, m’avaient empêché de distinguer d’où ce cri était venu... Et soudain, j’entendis toute une série de ces mêmes cris... des cris aigus, se terminant par une sorte de long gémissement, qui me firent serrer les poings... Maintenant, j’avais repéré d’où cela venait : certainement de la route, quelque part derrière moi. J’allai me placer derrière ma voiture, d’où mon feu arrière lançait un pâle rayon, et je restai immobile, fouillant des yeux la partie de la route par laquelle j’étais venu.
Tout d’abord, je ne distinguai rien, puis je vis apparaître, à une certaine distance, une forme blanchâtre, presque irréelle, quelque chose de brumeux, de flottant, d’indistinct, mais tout de même quelque chose. Fasciné, je ne bougeai pas, continuant de fixer l’étrange apparition. Cette chose blanchâtre paraissait devenir plus grande et moins floue. Sans aucun doute, elle se rapprochait de moi et, dans quelques instants, elle allait se trouver éclairée par le rayon de mon feu arrière... Je retins ma respiration et attendis...
Soudain, un coup de tonnerre éclata à nouveau, cette fois plus rapproché et plus violent que tout à l’heure, mais non accompagné d’éclair. Aussitôt, comme un écho, le cri retentit à nouveau ! Il n’y avait plus de doute possible : quelqu’un se trouvait en détresse, une femme sans doute, égarée dans les bois et effrayée par l’approche de l’orage. S’il en était ainsi, mon devoir était tout tracé : aller à son secours.
Je pris dans la voiture une lampe électrique de poche et m’élançai sur la route, dans la direction où la forme m’était apparue. Braquant à bout de bras, devant moi, ma lampe électrique, je parcourus rapidement dix, vingt, cinquante mètres, mais je ne vis absolument rien. Mettant ma main en écran devant ma lampe, je tâchai de fouiller l’obscurité autour de moi, et, cette fois encore, je ne vis absolument rien !
Je commençais à me sentir envahi par une sorte de panique...
Je braquai ma lampe à droite, puis à gauche, mais je ne vis que des arbres élancés, silencieux ; devant moi, le long ruban jaune de la route et, derrière moi, un morceau m’avait de route et ma voiture. Absolument rien d’autre. Je retournai en hâte à ma voiture, mais n’y vis personne non plus. J’appelai à haute voix, mais pour toute réponse, je ne reçus que l’écho de ma voix répercutée par la forêt, mêlée au bruit du vent.
Je restai alors à nouveau immobile, à écouter... Je demeurai ainsi fort longtemps, ma lampe en main, jusqu’à ce que le silence qui m’entourait devînt plus effrayant encore que les cris entendus tout à l’heure. Je me rapprochai finalement tout à fait de ma voiture ; en quelque sorte, cette voiture me donnait confiance, me tranquillisait... Je tapotai de la main le capot, riant de ma peur irraisonnée. Certes, j’avais entendu des cris, j’avais vu flotter une forme blanche mais, après tout, il n’y avait sans doute rien d’extraordinaire à cela et, j’en étais maintenant certain : tout cela devait pouvoir s’expliquer facilement.
Je me mis à examiner à nouveau la route, délibérément cette fois, le faisceau de ma lampe électrique tourné vers le sol... J’avançai, le corps penché en avant, cherchant des empreintes de pas. Mais je n’en vis aucune.
« Après tout, pensai-je, le vent et la poussière ont dû les effacer ! »
Soudain, je me redressai brusquement. J’avais entendu un bruit, quelque chose de plus fort que le bruissement des feuilles, plus fort même que le craquement des branches. Ce bruit avait ressemblé au craquement qu’aurait produit quelqu’un posant le pied sur des branchages secs. Cela m’avait paru provenir de la gauche, et je braquai ma lampe dans cette direction... Je ne vis tout d’abord que les ombres grotesques, dansantes et imprécises, des arbres qui remuaient autour de moi, mais soudain, plus haut, à travers tout un enchevêtrement de branches, j’aperçus quelque chose de blanc d’un blanc sépulcral...
Je quittai rapidement la route et m’enfonçai dans la forêt, ma lumière braquée vers le haut des arbres. Je trébuchai sur des pierres à demi enfouies sous des feuilles et, à un moment donné, je tombai même dans un fossé que je n’avais pas vu. Finalement, mon pied heurta le tronc d’un arbre abattu et je me retrouvai à quatre pattes sur le sol. Ma lampe électrique m’avait échappé des mains ; je parvins à l’apercevoir cependant, car elle était restée allumée, et sa pâle lueur se devinait non loin de moi, dans un taillis. Comme je m’apprêtais à la reprendre, j’entendis à nouveau le même craquement de branchages que l’on écraserait du pied... Mes doigts ayant finalement réussi à saisir frénétiquement ma lampe, j’envoyai le rayon de celle-ci au- dessus de ma tête, cherchant cette chose blanche que j’avais vue tout à l’heure en haut des arbres. Elle n’y était plus ! Je m’arrêtai un instant, pour essuyer mon front où perlait la sueur, et pour desserrer mon col. Soudain, je reçus sur la tête une véritable avalanche de feuilles qui se détachaient des arbres, tandis qu’un nouvel éclair zigzaguait dans le ciel, suivi aussitôt d’un grondement de tonnerre.
Immédiatement après, j’entendis tout autour de moi le crépitement sinistre de grosses gouttes d’eau qui tombaient, drues comme grêle : l’orage venait d’éclater.
En trébuchant, je me hâtai de rejoindre mon automobile, et m’y installai. J’appuyai sur le démarreur et me lançai sur la route de gauche, celle qui paraissait être la plus fréquentée. Je mis tous les gaz, sentant toujours derrière moi cette forme blanchâtre et brumeuse, et croyant entendre encore ces cris effrayants de femme... À un moment donné, la route s’élargit, à la croisée d’un chemin... taillé en pleine forêt. En passant, j’y jetai un rapide coup d’œil et me rendis compte qu’il n’était pas assez large pour ma voiture. Une fois de plus, la carte routière était en faute. Je pensai à cela, tandis que ma voiture traversait maintenant les mares d’eau qui commençaient à se former et cahotait sur d’invisibles ornières. Je me tenais cramponné au volant, ne pensant plus qu’à une chose : arriver à Millen !
Graduellement, la route obliquait vers la gauche ; c’est du moins ce qu’il me semblait, mais, peut-être n’était-ce, après tout, qu’un simple effet de mon imagination fatiguée ? À présent, la route ne me paraissait plus aussi fréquentée qu’au début, malgré les traîtresses ornières où roues continuaient à s’enfoncer de temps à autre. Cependant, au-dessous de la couche d’eau, la réverbération de mes phares indiquait qu’il y avait bel et bien une route, d’ailleurs nettement marquée. Pendant plus d’une minute, je continuai d’avancer ainsi, toujours droit devant moi, sans arrêt, désespérément. Un éclair, qui illumina un instant le ciel, m’apprit que j’arrivais maintenant en rase campagne, et que la forêt s’effaçait graduellement sur les côtés.
Finalement, au travers de la pluie qui tombait à verse en tourbillonnant, j’aperçus, dans le lointain, un faible point lumineux. Je supposai qu’il s’agissait de quelque lanterne ; en tout cas cette lueur indiquait du moins la présence de quelque être humain ! Je me dirigeai tout droit dessus. La lueur persistait toujours. Un autre éclair me renseigna sur la nature de cette lumière : c’était une ferme. Une ferme ? Ici ? Alors que, d’après ma carte, il n’y en avait aucune ? Qu’importait, après tout : ceci allait du moins me permettre de me mettre à l’abri de ce furieux orage.
D’un coup d’œil, je repérai l’ensemble du bâtiment, et notamment une sorte de petit hangar, sur l’arrière, où j’allais pouvoir abriter ma voiture.
Je ne m’arrêtai pas pour appeler les gens, lorsque j’arrivai devant la ferme, mais je me dirigeai directement vers le hangar et y garai mon véhicule. Puis, guidé par les éclairs qui se succédaient maintenant rapidement, je marchais en contournant la maison et parvins devant la façade, après être passé dans le rayon lumineux d’une fenêtre. Cette lumière me réchauffait le cœur. Je frappai bruyamment à la porte d’entrée, en secouant la pluie de mes vêtements.
J’attendis patiemment pendant une demi-minute puis, n’entendant rien bouger dans la maison, je frappai à nouveau à la porte, avec plus d’insistance cette fois. Toujours aucune réponse ! Il n’était pas difficile d’imaginer que le bruit des éléments déchaînés devait avoir couvert celui que j’avais fait en frappant à la porte. Je recommençai donc, frappant de plus en plus fort, mais sans plus de succès qu’avant.
Malgré la situation dans laquelle je me trouvais, j’hésitais à entrer tout de go dans la maison comme un voleur, et à courir alors le risque d’être accueilli comme tel, peut-être à coups de pistolet ! Je descendis donc les marches du perron et m’approchai de la fenêtre éclairée, dans l’intention d’attirer l’attention en frappant aux carreaux. Jetant un coup d’œil à l’intérieur, je me rendis aussitôt compte qu’il n’y avait personne dans la pièce, laquelle montrait pourtant des traces évidentes d’occupation : une grosse bûche brûlait dans l’âtre, éclairant des livres çà et là, des chaises, paraissant inviter à s’y asseoir, une table, et tous ces petits riens qui rendent confortable une pièce où l’on habite.
Mes derniers scrupules tombèrent ; je gravis à nouveau les marches du perron, et j’allai poser ma main sur le bouton de la porte d’entrée, quand soudain j’entendis le loquet cliqueter et je vis la porte s’ouvrir lentement et silencieusement. Je m’attendais naturellement à apercevoir quelqu’un, celui ou celle qui m’avait devancé en ouvrant le loquet, mais je ne vis personne !
La porte s’était seulement ouverte, découvrant un profond et large couloir avec un escalier au fond, et qui eut été complètement obscur sans le reflet provenant du salon. Je me contentai de faire deux pas au-delà du seuil, juste assez pour me mettre à l’abri de la pluie, puis je m’arrêtai là et appelai à haute voix. Personne ne me répondit ! J’appelai une seconde fois. Le grondement du tonnerre s’était justement arrêté à ce moment-là, et ma voix avait dû être entendue. Je me risquai dans le couloir et m’approchai de la porte du salon, qui était entrouverte. Je jetai un coup d’œil à l’intérieur : la pièce était coquette, chaude, et même plus confortable qu’il ne m’avait semblé lorsque j’avais regardé du dehors par la fenêtre.
Soudain, je fus assailli par la pensée que je me trouvais là comme un intrus. De quel droit m’étais-je permis d’entrer dans cette maison inconnue à heure aussi avancée de la soirée ? M’abriter de l’orage n’était pas une raison suffisante. Ma sécurité personnelle était en jeu, en quelque sorte. Je voulus rebrousser chemin vers la porte par laquelle j’étais entré, dans l’intention de rester là-bas jusqu’à ce que j’aie pu, d’une façon ou d’une autre, attirer l’attention des habitants de la maison.
Mais je n’eus pas le temps d’atteindre cette porte : juste devant moi, un homme venait d’apparaître, un homme grand, d’un âge avancé, au visage anguleux, qui marchait un peu courbé en avant... Une barbe grisonnante, hirsute, couvrait à demi son visage, et des mèches de cheveux gris pendaient en désordre sous son vieux chapeau mou. Il était tout près de moi, j’aurais presque pu le toucher en étendant la main, et il aurait presque pu me marcher sur les pieds avec ses grandes bottes, et pourtant je ne l’avais absolument pas entendu venir !
« Je dois m’excuser... commençai-je, mais je n’allai pas plus loin. Il ne m’avait pas entendu pas plus non plus qu’il ne devait m’avoir vu, à en juger par la façon dont il passa près de moi, le menton appuyé contre sa poitrine, et les mains derrière le dos. Je fis un pas en arrière pour éviter une collision.
— Je vous demande pardon ! » repris-je. Mais le bonhomme disparaissait dans le salon, avançant sans bruit, sans même jeter un coup d’œil dans ma direction, me laissant envahi par le sentiment indéfinissable d’un danger imminent.
Je restai immobile dans le hall et réfléchis à la situation. Le bonhomme devait bien m’avoir vu, que diable ! Et pourtant…
« Ma foi, je vais entrer, et je resterai ici jusqu’à ce que l’orage soit passé ! » me dis-je. Puis, j’ôtai mon manteau, l’accrochai à une patère, traversai le hall et entrai délibérément dans le salon : il était désert !
Il y a des moments, dans la vie d’un homme, où le fait de sentir un revolver dans sa main est joliment rassurant ! Tel était mon cas à ce moment-là. Je sortis le mien de la poche arrière de mon pantalon, l’examinai et le mis dans la poche extérieure de mon veston, bien à portée de ma main. Puis je restai debout devant la table, tambourinant dessus d’un geste machinal et me demandant ce que je devais faire. Je regardais vers la porte par laquelle j’étais entré. Je ne vis entrer personne et, tout d’un coup, m’étant retourné vers l’intérieur de la pièce, j’aperçus le vieillard à barbe grise qui jetait une bûche dans l’âtre ! Les flammes s’élevèrent et des étincelles jaillirent, mais on n’entendait aucun crépitement du bois sec qui commençait à brûler, comme cela aurait dû être le cas. Non ! Il n’y avait que ce silencieux vieillard... J’eus la sensation d’une boule dans ma gorge, mais je m’efforçai de rire :
« Vous m’avez presque fait peur ! » dis-je stupidement.
Il ne me regarda même pas et se mit à s’occuper de diverses choses dans la pièce où nous étions. Puis, il posa son chapeau sur un sofa et sortit dans le hall.
« Ça, alors, c’est un peu fort ! » m’exclamai-je.
Je m’assis et décidai d’attendre le retour du bonhomme. Je commençais à trouver que tout ceci avait quelque chose de surnaturel. Le silence de ses grandes bottes quand il marchait, le feu qui ne pétillait pas en brûlant, l’absence de tout indice démontrant qu’il s’était aperçu de ma présence. Est-ce que ce vieux bonhomme était seulement réel, après tout ? Je me redressai en poussant une exclamation... Tout ceci n’était-il, en réalité, que la continuation de ces mystérieux événements de tout à l’heure, dans la forêt ?
J’étendis ma main glacée et moite au-dessus du feu. Celui-là, au moins, était réel, car je sentis une douce chaleur monter et, peu à peu, mes doigts cessèrent d’être engourdis. En regardant mes mains, je me mis à penser à celles de mon hôte étrange. Les siennes étaient noueuses, déformées par le travail, et j’avais remarqué que l’index de la main gauche manquait !... Ce détail me revint brusquement à la mémoire, en même temps que le souvenir d’une cicatrice que j’avais vue au-dessus d’un de ses yeux lorsqu’il avait ôté son chapeau. Cela aussi paraissait exister réellement, de même que ces divers objets sur le manteau de la cheminée : une bobine vide ; un chat en albâtre brillant, blanc et rouge ; un objet en cristal de forme bizarre à l’extrémité de la cheminée et, tout à côté de celui-ci, tellement près qu’on eût dit tout d’abord qu’il en faisait partie, un drôle de petit dieu en ivoire, un petit dieu accroupi et ricanant...
Je pris cette figurine d’ivoire en main et l’examinai avec curiosité. Elle aussi était bien réelle ! Je m’étais quelque peu reculé, pour l’examiner plus commodément à la lueur de l’âtre, lorsque soudain j’eus la certitude que le vieux bonhomme était revenu... Je ne l’avais ni entendu, ni vu, et pourtant j’étais sûr qu’il était là ; je sentais sa présence ! Involontairement, d’un geste machinal, je mis dans ma poche la petite statue d’ivoire en me retournant. Tout mon intérêt se reporta alors sur un plateau que le bonhomme tenait dans ses mains, et sur lequel se trouvait de la nourriture. Je me souvins que j’avais faim.
Il posa le plateau sur la table, toujours aussi mystérieux et silencieux. Il y avait là une cruche de lait, de la confiture, un peu de beurre et des biscuits. Je m’avançai et lui exprimai mes remerciements. Le bonhomme demeura impassible, n’ayant l’air de rien voir, sinon de rien entendre, et paraissant par le absolument détaché de tout ce qui é que l’entourait ! Il ne m’invita même pas à me mettre à table, mais je m’arrogeai ce privilège et, précautionneusement, je pris un des biscuits... C’était un biscuit, du moins ça en avait l’air. Je mordis dedans, ça avait bien le goût d’un biscuit. En fait, lorsque j’y pense maintenant, je suis persuadé que c’en était bien un... Mais, en contradiction avec ce biscuit, qui me semblait réel, il y avait le silence de ce vieux bonhomme et sa démarche de fantôme.
Réel ou non, ce petit repas me tout semblait bon et appétissant, aussi l’attaquai-je délibérément. Le vieillard s’assit dans un fauteuil à bascule, près de l’âtre, et se croisa les mains sur les genoux. Je risquai une remarque au sujet de l’orage, mais il ne me répondit pas. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce qu’il me réponde. Le modeste souper commençait à me remettre le sang en mouvement, et mes nerfs se calmaient. La pièce était coquette et confortable, et je commençais à trouver cette aventure agréable. Cependant, chaque fois que je jetais par hasard un regard vers le vieux bonhomme assis près du feu, je me sentais mal à l’aise : son fauteuil se balançait de façon lugubre, et sans le moindre bruit !
Cependant la chaleur, le repas pris et l’extrême fatigue que je ressentais commençaient à produire leur effet, et je sentais le sommeil me gagner. À un moment donné, je dus même fermer les yeux. Mais je les rouvris bientôt en sursautant de quelque part, je ne savais au juste si c’était au-dessus de moi ou au-dessous, ou dehors, où l’orage continuait à gronder, venait de retentir ce cri affreux et déchirant, se terminant en un long gémissement. Comme dans la forêt ! Je me redressai d’un bond... Le vieillard ne parut s’apercevoir de rien et continua à se balancer tranquillement dans son fauteuil !
« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je d’une voix forte...
Mon revolver en main, je m’élançai vers la porte donnant sur le hall, mais le vieillard y arriva avant moi. Il ne me toucha pas, mais une force mystérieuse me força à me reculer pour lui laisser passage. Il traversa le hall et monta l’escalier. Un instant plus tard je l’entendais ouvrir, puis refermer une porte.
À l’exception du bruit de l’orage, du cri de détresse et de ma propre voix, c’était le premier son qui venait frapper mes oreilles depuis que j’avais pénétré dans cette maison. Je gravis également l’escalier, sans savoir au juste pourquoi, mais une indéfinissable et vague curiosité me poussait. En même temps, je me sentais à nouveau envahi par cette sensation d’un danger imminent qui ne m’avait, du reste, pas entièrement quitté depuis ma présence dans cette mystérieuse demeure. Je me frayai donc un chemin dans l’obscurité, jusqu’en haut de l’escalier, puis j’avançai en tâtant le mur de la main, et arrivai ainsi à une porte qui était ouverte. Je restai un moment sur le seuil, me demandant si j’allais poursuivre mes recherches ou retourner d’où j’étais venu. Je me disposais à redescendre l’escalier, lorsque je m’arrêtai : la flamme d’une bougie se trouvait tout près de mon visage ! Cette bougie était tenue par le vieillard, qui en protégeait la flamme de sa main gauche, à laquelle l’index manquait. Le clignotement de la bougie donnait à sa figure ridée une expression étrange.
Il se trouvait à un mètre de moi et me regardait droit dans les yeux, et pourtant j’avais l’impression qu’il ne me voyait pas ! Il resta un instant à me regarder ainsi puis, passant à côté de moi, il entra dans la chambre, où il posa sa bougie... Je le suivis comme un papillon court après une lumière ; sans doute était-ce aussi la lumière de sa bougie qui m’attirait, mais j’étais décidé à en finir une fois pour toutes avec ces énigmes. Mais le vieillard, toujours aussi silencieusement, ressortit par la porte où nous étions entrés, et disparut de nouveau dans l’obscurité, en fermant la porte derrière lui. Comme un fou, je bondis et verrouillai intérieurement la porte, sans savoir au juste pourquoi.
Je décidai de m’étendre sur le lit et de me reposer, et pendant assez longtemps, je restai allongé là, les yeux ouverts. La flamme de la bougie était toute droite et ne vacillait pas ; le grondement du tonnerre devenait de plus en plus lointain, mais la pluie frappait encore violemment les vitres. Je m’apprêtai à passer une nuit pour ainsi dire blanche, car dormir paraissait hors de question, malgré mon extrême fatigue. Je me demandai si la bougie allait durer toute la nuit. Elle n’était guère brûlée qu’à moitié, et je me dis, en la regardant, qu’elle cette tiendrait sans doute le coup. Soudain, elle se mit à vaciller, grésilla un instant, puis s’éteignit !
Je ne me souviens plus de ce qui se passa alors. Une dizaine de minutes plus tard, à moins que ce ne soit cinq ou six heures, je n’en savais rien au juste, je me réveillai, à demi suffoqué par de la fumée. Mes poumons avaient un urgent besoin d’air. Avec peine, je m’assis dans mon lit et entendis distinctement le crépitement que fait du bois en brûlant ! La maison était en flammes !
Je sautai de mon lit et me précipitai vers la porte de la chambre, qui était restée verrouillée. Les flammes étaient déjà en train d’attaquer les panneaux, et des langues de feu s’élançaient vers moi ! L’accès de l’escalier m’était donc coupé.
Je me précipitai alors vers une des petites fenêtres de la chambre. La réverbération rougeoyante que me renvoyait la pluie m’apprit que la maison entière brûlait. Au-dessous de moi, au-dessus, tout autour, ce n’étaient que langues de feu sinueuses et menaçantes ; il ne me restait qu’un seul parti à prendre, c’était de sauter par la fenêtre. J’aspirai une large bouffée d’air et grimpai sur l’appui…
Au même instant retentit, dans le lointain, le cri sinistre que je ne connaissais que trop ! Très loin, au bout d’un champ, à l’endroit où les lueurs de l’incendie s’estompaient, j’aperçus une forme blanche, imprécise, qui s’enfuyait vers la forêt, les bras tendus en avant ! Derrière cette forme flottante, à peu près à mi-chemin entre elle et l’endroit où je me trouvais, j’aperçus le vieillard, nettement éclairé, lui, par les lueurs de l’incendie, qui suivait l’apparition blanche. Malgré la distance, j’apercevais son menton baissé contre sa poitrine, et ses mains jointes derrière son dos.
L’instant suivant, j’avais sauté ! Je me retrouvai dans mon automobile, roulant rapidement sur une route mi-douce, mi-dure, qui traversait une forêt... L’endroit m’était absolument inconnu, et je ne savais pas dans quelle direction j’avançais. Mais cela n’avait pas d’importance ! Tout ce que je désirais, c’était fuir, m’éloigner le plus vite possible des lieux sinistres que je venais de quitter ! Je m’étais fortement tordu la cheville en sautant ; mes vêtements étaient pleins ambre, d’accrocs, et brûlés par endroits... et j’avais un énorme mal de tête.
Je me trouvai bientôt dans ce qui me sembla être la rue d’une petite ville... Une ligne rosée et pâle commençait à apparaître à l’horizon, dans la direction de l’est. Toutes les maisons, aussi bien à ma droite qu’à ma gauche, étaient hermétiquement closes, mais juste devant moi marchait, lentement et agitant une canne, un promeneur solitaire. Lorsque je passai près de lui dans ma voiture, je lui criai quelque chose dont je ne me souviens plus, et je m’évanouis !
Lorsque je revins à moi, je m’aperçus que j’étais couché sur un lit pliant, dans une chambre que je ne connaissais pas... un hôpital, sans doute. Un docteur était en train d’enrouler un pansement au- tour de ma cheville. Des centaines de questions se pressaient vers mes lèvres, et finalement, une ou deux réussirent à en sortir.
« Ne parlez pas ! m’ordonna le médecin.
— Mais où suis-je ? demandai-je.
— À Millen ! » me répondit-il aimablement.
Je trouvai stupéfiant d’être enfin dans cette ville, où j’avais voulu me rendre sans y jamais réussir, surtout après tout ce qui m’était arrivé ! Il me semblait avoir laissé Pelham derrière moi depuis des siècles ! Peut-être tout cela n’avait-il été qu’un rêve ? Mais, pourtant, ces cris ? Ce vieillard silencieux comme une tombe ? Quelques instants plus tard, épuisé, je m’endormis.
Le jour suivant, j’étais redevenu plus calme. Le médecin me posa quelques questions et je lui répondis du mieux que je pus. Il ne se moqua pas de moi lorsque je lui parlai de frayeurs ; il se contenta de secouer la tête et me fit prendre un somnifère.
Je restai ainsi une semaine dans une demi-inconscience, puis, un jour, je recouvrai toute ma lucidité d’esprit. C’est alors que nous parlâmes longuement de la « chose », le docteur et moi... Il m’écouta religieusement, puis finalement secoua la tête :
« Il n’y a aucune route de bifurcation,» m’affirma-t-il, entre la petite boutique dont vous parlez et les faubourgs de Millen.
— Mais, voyons, j’en ai vu une ! protestai-je. J’ai pris l’autre route et j’ai roulé jusqu’à ce que je rencontre la maison en pleins champs dont je vous ai parlé ! Je veux vous dire… »
Mais il ne me laissa pas continuer, et j’en comprenais fort bien la raison. Il pensait que ceci n’était qu’une divagation de mon esprit fatigué. Il me fit prendre une autre pilule et s’en alla.
Je décidai donc de résoudre ce mystérieux problème moi-même, en retournant en plein jour sur la route en question, de me mettre à la recherche du silencieux vieillard, et de tâcher de découvrir, sinon la ferme elle-même, du moins ses ruines calcinées. Sûrement, je reconnaîtrais la bifurcation ! Je reconnaîtrais même ce chemin de traverse, entrevu au milieu de la forêt ! Et alors, j’en étais persuadé, tout le mystère s’écroulerait, en présence d’une explication toute simple !
J’attendis donc patiemment. Une semaine plus tard, j’étais capable de me lever et de faire quelques pas en m’aidant d’une canne. Je demandai alors au médecin de bien vouloir m’accompagner dans ma voiture, et nous prîmes tous deux la route allant vers Pelham. Cette route ne me sembla nullement familière. Nous ne rencontrâmes, chemin faisant, aucune bifurcation ni intersection. Soudain, devant moi, je vis apparaître la petite boutique où j’avais pris de l’essence. Je voulus interroger l’homme que j’y avais vu ce soir-là, mais il n’y avait personne. La petite boutique était son inoccupée ; elle semblait même être abandonnée depuis des semaines !
Je fis faire demi-tour à ma voiture et retournai à Millen. Je ne reconnus absolument rien ! Aucune trace d’un chemin secondaire quelconque, tout au long du trajet !
Je refis le même chemin, de nuit. Toujours rien ! Alors, le docteur, avec vraiment une patience d’ange, accepta de m’accompagner à pied dans la forêt, à droite et à gauche de la route où, en boitillant, je cherchai la mystérieuse maison, ou ce qu’il en restait. Mais je ne vis rien, absolument rien ayant un rapport quelconque avec les incidents de l’horrible nuit.
« Je connais toute la région comme ma poche, me dit le médecin. Il n’y a rien qui corresponde à ce que vous m’avez mentionné ! »
Eh bien, voilà, c’est tout ! Toute mon histoire n’a été qu’une illusion, un rêve. J’en suis arrivé, avec le temps, à me demander si, en effet, tout cela n’avait pas été une simple hallucination et à me contenter de cette explication, bien que je susse pertinemment qu’elle était fausse ; du moins, de cette façon, mon esprit se reposait, et je commençais à redevenir moi-même.
Mais un jour, par hasard, je plongeai la main dans une des poches de la vareuse que j’avais portée la fameuse nuit. Ma main y rencontra un objet que je sortis de la poche. Et je vis un petit Bouddha en ivoire, accroupi à la turque, et ricanant !
Lorsqu’il eut terminé la lecture du manuscrit, la « Machine-à-Penser » se renversa à nouveau dans son fauteuil, louchant vers le plafond et joignant les longs doigts de ses mains. Hutchinson Hatch, le reporter, contemplait en silence le visage impénétrable du célèbre logicien…
« Qui est l’auteur de ce manuscrit ? demanda finalement la « Machine-à-Penser ».
— Son nom est William Fairbanks ! répondit le reporter. On l’a transféré hier dans un asile d’aliénés. Son cas est considéré comme incurable ! »
La maison était bien là.
La « Machine-à-Penser » se leva et parcourut trois fois la pièce dans toute sa longueur. Finalement, il s’arrêta devant le reporter :
« Et il existe réellement une chose comme ce Bouddha ricanant ? demanda-t-il.
— Mais certainement ! répondit Hatch, paraissant surpris de cette question.
— Non, pas certainement, rétorqua le savant d’un ton un peu sec. Ce que je vous demande, c’est si vous en êtes, vous-même, absolument sûr ?
— Oh, oui ! répondit le reporter avec conviction. On l’a confisqué à Fairbanks, au moment où on l’a interné. Il s’est défendu comme un démon pour le conserver.
— Naturellement ! répondit le savant. Et vous l’avez vu, n’est-ce pas, de vos propres yeux ?
— Oui, je l’ai vu. Il a à peu près six pouces de haut, et semble avoir été ciselé dans un seul bloc d’ivoire ; de plus...
— De plus, il a des yeux très brillants, n’est-ce pas ?
— Oui. Les yeux sont en améthyste finement polie.
La Machine-à-Penser parcourut à nouveau trois fois la longueur de la pièce.
— Bien entendu, vous êtes venu me trouver pour voir s’il ne serait pas possible, en jetant la lumière sur cette affaire, de rendre à Fairbanks sa lucidité d’esprit ? demanda-t-il.
— Oui, c’est cela, dit Hatch. Si Fairbanks est tombé dans son triste état actuel, c’est sûrement à cause de ce mystère qui n’avait cessé de hanter son esprit, et à cause de l’existence tangible de ce petit dieu en ivoire, qui semble bien prouver qu’il ne s’est pas agi là d’un simple cauchemar. Il m’a semblé, en effet, que, si l’on parvenait à montrer à Fairbanks comment les choses se sont réellement passées et quelles en étaient les causes cachées, il pourrait revenir à son état normal.
Le reporter demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur le visage préoccupé de la Machine-à-Penser.
— Bien entendu, ajouta-t-il, je suppose que les événements qu’il a notés dans son manuscrit se sont réellement produits, et qu’en ce cas vous vous refuseriez à admettre qu’ils aient pu avoir d’autres causes que des causes naturelles.
— Je ne me refuse jamais à admettre quoi que ce soit, Mr. Hatch, répondit le savant en regardant calmement le reporter. Je ne me refuse même pas à admettre parfois ce que l’on appelle communément le « surnaturel ». Je l’ignore, voilà tout ! Pour trouver la solution d’un problème matériel, il convient de partir d’une base matérielle, et ce qui a pu être simplement inspiré par la peur se trouve alors dissipé. C’est la logique elle-même qui parvient à ce résultat, Mr. Hatch. Dans nos problèmes matériels, laissons donc de côté ce que l’on appelle « surnaturel », et la logique apparaîtra de façon aussi irréfutable que deux et deux font quatre, c’est-à-dire non pas quelquefois, mais toujours.
— Alors, vous ne rejetez pas la possibilité de ce que l’on appelle surnaturel ?
— Je ne rejette jamais rien avant de savoir, fut la réponse. Je ne sais pas s’il existe une force surnaturelle, ajouta-t-il en haussant ses épaules maigres et voûtées. Je pars simplement d’une base matérielle. Si le manuscrit rapporte des faits réels, Fairbanks a vraiment vu un vieillard, et non pas un fantôme ; il a vu une femme, et non pas un spectre, de même qu’il a sauté pour échapper à un incendie réel, et non à un incendie imaginaire. Si donc nous écartons dans tout cela le surnaturel, il nous faut admettre que tout s’est réellement passé, et il ne semble pas qu’il puisse s’agir d’une pure invention : sa cheville foulée et ses vêtements brûlés prouvent le contraire. Si donc il s’agit de personnes existant réellement, nous devons pouvoir les retrouver ; voilà toute l’affaire.
La Machine-à-Penser se leva de sa chaise :
— La première chose à faire, dit-il, c’est d’aller voir Fairbanks lui-même. Je crois que, s’il m’est possible de lui parler et de lui faire comprendre quelque chose, je pourrai alors l’aider. »
Il fut accueilli cordialement, et même avec déférence, par le Dr. Pollock, qui dirigeait l’asile de Westbrook.
« Je voudrais pouvoir passer dix minutes avec Fairbanks, dans sa cellule capitonnée, lui déclara le professeur Van Dusen.
Le Dr. Pollock le regarda avec curiosité, mais sans paraître surpris :
— C’est dangereux ! fit-il pensivement. Bien entendu, je n’ai pas d’objection à ce que vous y alliez, mais il sera bon que deux infirmiers vous accompagnent.
— Je veux y aller seul ! répondit le savant. À propos, faites-moi donc voir ce petit Bouddha en ivoire... Vous l’avez ici, je crois ? »
Quand il eut l’objet en mains, il l’étudia quelques instants avec attention, puis il le posa sur une table, s’assit sur une chaise en face de lui et, les coudes appuyés sur la table, il resta un long moment à fixer les yeux d’améthyste de l’idole. Toutes les personnes présentes le regardèrent silencieusement, tandis qu’il restait ainsi, immobile, minute après minute, à fixer l’objet. Hatch regarda distraitement sa montre, puis il alla se mettre à la fenêtre. La chose commençait à lui taper sur les nerfs.
Finalement, le savant se leva et mit la petite idole dans sa poche.
« Maintenant, si vous le voulez bien, dit-il, je vais aller trouver Fairbanks dans sa cellule. Je veux être seul avec lui, et que l’on ferme la porte derrière moi. Cette porte devra rester fermée exactement pendant dix minutes. Sous aucun prétexte, il ne faudra venir nous déranger.
Il se tourna vers le Dr. Pollock :
N’ayez aucune crainte pour moi. Je sais ce que je fais !
Le Dr. Pollock les conduisit à l’extrémité d’un long couloir, et leur fit descendre quelques marches. Puis, il s’arrêta devant une porte.
— Dix minutes exactement ! répéta le savant. Pas une de plus, pas une de moins ! »
La clef fut mise dans la serrure et la porte tourna sur ses gonds. Au même instant, les oreilles des trois hommes furent abasourdies par de véritables hurlements. Le fou se précipita vers la porte, et Hatch put apercevoir, pendant un instant, une figure pâle, ravagée, d’où avait disparu toute trace d’intelligence et qui n’avait presque plus rien d’humain. Il se détourna, terrifié. Le Dr. Pollock étendit son bras, pour retenir le dément, et lança un regard interrogateur à la Machine-à-Penser.
« Regardez-moi ! Regardez- moi ! » dit ce dernier à Fairbanks d’un ton ferme, tandis que ses petits yeux bleus se fixaient hardiment sur ceux du pauvre homme. Puis, le savant leva son bras droit devant le visage de Fairbanks. Aussitôt, l’accès de rage cessa, tandis qu’un changement soudain s’opérait sur les traits de ce dernier.
Dans sa main droite, le savant tenait le petit dieu en ivoire ! C’était l’effet magique produit par cet objet qui avait opéré ce miracle ! Lentement, le regard toujours fixé sur les yeux du dément, le savant entra dans la cellule, tandis que Fairbanks reculait presque imperceptiblement. Les yeux du malade ne quittaient pas la statuette ; il ne fit pourtant aucune tentative pour la saisir ; il semblait purement et simplement fasciné.
« Fermez la porte ! dit tranquillement la Machine-à-Penser, sans même se retourner. N’oubliez pas ! Dix minutes exactement ! »
Le Dr. Pollock ferma la porte à clef, de l’extérieur, puis il regarda le reporter, un air de complet étonnement sur son visage. Hatch ne dit rien, et se contenta de regarder sa montre.
Une minute, puis deux, puis trois passèrent... La petite aiguille de la montre de Hatch semblait avancer avec une lenteur désespérante. Encore quatre, cinq, six minutes, puis, tout à coup, malgré l’épaisseur des parois de la cellule capitonnée, les deux hommes entendirent toute une série de cris, tantôt perçants, tantôt rauques, puis leur parvint le bruit d’une lourde chute.
Le visage du Dr. Pollock pâlit quelque peu, et il commença à remuer la clef dans la serrure. Hatch se précipita vers lui :
« Ne faites pas ça ! s’écria-t-il en lui saisissant la main.
— Mais votre ami est en danger ! dit le docteur. L’autre l’a peut-être même tué !
Et il voulut de nouveau ouvrir la porte.
— Non, il ne faut pas ! répéta Hatch en le repoussant cette fois tout à fait de côté. Il a dit : dix minutes ! Croyez-moi, je connais l’homme ! »
Huit minutes... Les cris avaient cessé, tout était maintenant absolument silencieux. Neuf minutes ; ils ne bougèrent pas. Hatch montait la garde devant la porte, fixant sans broncher, et d’un air inflexible, le visage du docteur. Dix minutes, alors Hatch ouvrit lui-même la porte.
Le professeur Augustus Van Dusen était tranquillement assis sur le siège capitonné, à côté de Fairbanks, dont, de sa longue main maigre, il tâtait le pouls. Fairbanks, assis lui aussi, tenait le petit dieu d’ivoire tout près de ses yeux, lui murmurant des choses incohérentes. Une table, renversée, gisait au centre de la cellule. Elle avait été soulevée avec une telle force que le boulon qui la retenait fixée au sol avait été arraché.
Le savant se leva et s’approcha des deux hommes, tandis que Hatch poussait un soupir de soulagement.
« À mon avis, vous pourrez mettre cet homme dans une cellule ordinaire, dit tranquillement le savant au docteur. Inutile de le maintenir dans une chambre capitonnée. Mettez-le quelque part d’où il puisse voir au dehors, de façon à ce que son attention soit occupée par quelque chose. Et laissez-lui la petite statue d’ivoire. Vous verrez, il n’aura plus de crises et se tiendra tout à fait tranquille !
— Mais, que lui avez-vous donc fait ? demanda le docteur, intrigué.
— Pour ainsi dire rien, jusqu’à présent, fut l’énigmatique réponse. Vous allez le garder chez vous pendant quelques jours encore, et surveiller attentivement son état physique. Ne vous préoccupez plus de son état mental, désormais. Plus tard, avec votre permission, je me livrerai à une petite expérience. »
William Fairbanks était assis à côté de la Machine-à-Penser, dans une grande voiture de tourisme. La main maigre du savant s’appuyait légèrement sur un de ses poignets. Devant eux était le chauffeur, et derrière se trouvaient assis Hutchinson Hatch et le Dr. Pollock. La voiture roulait rapidement sur une route droite, qu’elle éclairait devant elle de ses phares. La nuit était très noire, et aucune lumière n’était visible en dehors de celles de la voiture.
Ils laissèrent derrière eux le village de Pelham et, à plusieurs milles devant eux, se trouvait la ville de Millen. Les yeux de la Machine- à-Penser essayaient d’observer dans la pénombre, le visage de l’homme qui était assis près de lui, mais il ne parvenait qu’à en apercevoir vaguement les contours, qui formaient une sorte de tache pâle dans l’obscurité. La main de son voisin demeurait tranquille contre la sienne, et parfois, l’homme murmurait quelque chose d’indistinct : « ivoire », mais c’était tout. Le reporter et le docteur ne disaient rien, et essayaient vainement d’observer Fairbanks.
Finalement, les hommes aperçurent devant eux, un peu en retrait de la route, les contours d’un bâtiment de petites dimensions. La Machine-à-Penser se pencha en avant et toucha le bras du chauffeur :
« Nous allons nous arrêter là pour prendre de l’essence ! dit-il.
— De l’essence... nous arrêter pour prendre de l’essence..., balbutia Fairbanks à côté de lui. »
La Machine-à-Penser sentit que la main de son voisin s’agitait nerveusement, tandis que la grosse voiture quittait la grand-route et manœuvrait, tantôt en avant, tantôt en arrière, pour dégager la chaussée. Finalement, elle s’arrêta, à quelques pas de l’entrée du bâtiment.
Hutchinson Hatch et le Dr. Pollock descendirent, puis Hatch se dirigea vers la maison et frappa énergiquement à la porte. Ce bruit parut attirer l’attention de Fairbanks, qui tourna les yeux dans cette direction. Quelques instants plus tard, une tête coiffée d’un bonnet de nuit, apparut à une fenêtre du premier étage. La Machine-à-Penser dirigea le rayon de sa lampe électrique dans le visage de Fairbanks. Ses yeux, grands ouverts, étaient maintenant fixés sur l’homme au bonnet de nuit, et une sorte de curiosité enfantine se lisait dans son regard. Les balbutiements avaient cessé. Quelque part dans sa pauvre cervelle, une parcelle d’intelligence paraissait se réveiller.
Hatch entama alors une discussion avec l’homme au bonnet de nuit, au sujet de l’achat de cinq gallons d’essence, et finalement ils tombèrent d’accord. Quelques instants plus tard, un petit bonhomme tout rabougri sortit de la maison, apportant un bidon d’essence, puis il retourna dans sa maison avec sa lanterne de sûreté. Le Dr. Pollock et Hatch reprirent leurs places dans la voiture, tandis que la Machine-à-Penser se levait, et, faisant le tour de la voiture, allait retrouver le chauffeur, occupé à remplir son réservoir, à l’arrière. Il dit quelques mots au chauffeur, et ce dernier indiqua, d’un signe de tête, qu’il avait compris. Puis, ils reprirent tous deux place dans l’auto.
« Maintenant, en route pour Millen ! dit le savant d’un ton calme.
— Millen… » répéta Fairbanks.
Le chauffeur tourna son volant, fit reculer un peu la voiture, puis reprit la grand-route. La voiture fonça à nouveau, à toute allure, à travers l’obscurité. Un silence complet régna pendant deux ou trois minutes ; on n’entendait que le ronronnement du moteur et le crissement des pneus sur la route. Alors, la Machine-à-Penser, se retournant à demi sur son siège, demanda à Hatch et au docteur :
« Avez-vous, l’un ou l’autre, remarqué quelque chose de particulier ?
— Non ! répondirent-ils d’une seule voix. Pourquoi ?
— Mr. Hatch, reprit le savant, vous avez la carte routière. Prenez votre lampe électrique et examinez-la à nouveau, pour que nous soyons tout à fait sûrs qu’il n’existe aucune autre route entre la petite boutique de tout à l’heure et Millen.
— Je sais qu’il n’y en a aucune ! lui répondit Hatch.
— Faites ce que je vous dis ! insista le savant. Nous ne pouvons nous permettre le luxe de commettre la moindre erreur ! »
Hatch lui obéit et, avec le Dr. Pollock, il se mit à examiner attentivement la carte. Ils virent la grand-route, qui partait en ligne droite de l’endroit où ils avaient pris de l’essence, indiqué par une étoile, et se dirigeait directement vers Millen. Il n’y avait sur la carte ni chemin de traverse, ni bifurcation quelconque.
« La route est droite comme un i ! déclara Hatch.
— Eh bien, maintenant, regardez ! » leur dit la Machine-à- Penser.
La grosse voiture ralentit peu à peu, puis s’arrêta. Les deux phares découvraient, devant eux,… une bifurcation ! Il y avait deux routes, là où, d’après la carte, il ne devait y en avoir qu’une seule ! Hatch resta un moment à regarder ces deux routes, l’air très étonné, puis il consulta, à nouveau, nerveusement sa carte :
« C’est impossible ! déclara-t-il. Il ne peut pas y avoir deux routes !
— Et pourtant il y en a deux, vous le voyez bien ! » répondit la Machine-à-Penser.
Le savant sentit la main de Fairbanks trembler, puis cette main se leva soudain. Il projeta à nouveau le rayon de sa lampe électrique sur le visage pâle de son voisin, et y aperçut une expression étrange, une expression figée, indicible, qui devait vouloir dire quelque chose. Les yeux de Fairbanks étaient fixés sur l’endroit où, là-bas devant eux, la route se trouvait scindée en deux par un petit bouquet d’arbres.
« Suivez sur la gauche ! ordonna la Machine-à-Penser au chauffeur, sans quitter des yeux le visage de Fairbanks. Plus lentement ! »
La voiture se remit en marche et, arrivée à la bifurcation, elle emprunta la route de gauche. Tous les yeux, excepté ceux du savant, étaient braqués vers l’avant ; lui, étudiait toujours les réactions sur le visage de son malade. Le chauffeur fut le seul à s’apercevoir que la route qu’il suivait maintenant obliquait de façon continue vers la gauche, mais il ne dit rien. Il continua d’avancer, jusqu’à ce que la route, à un moment donné, s’élargisse soudainement, au croisement d’un chemin qui s’enfonçait, à droite et à gauche, dans l’épaisse forêt... La voiture ralentit.
« Ne vous arrêtez pas ! dit vivement le savant. Continuez ! »
La voiture reprit son allure, et roula pendant un certain temps sur une chaussée bien lisse, puis des secousses indiquèrent que la route devenait plus mauvaise. Un peu plus loin, ils aperçurent devant eux une sorte d’éclaircie dans le ciel ; ils arrivaient certainement à la lisière de la forêt. La voiture continua sa marche, et entra en rase campagne, tandis que la forêt s’écartait à droite et à gauche. Le chauffeur ralentit alors son allure.
— Ça ne fait rien, continuez ! lui dit la Machine-à-Penser. Route ou pas route, continuez tout droit ! »
Le chauffeur ressaisit son volant et repartit en avant. Il devait rouler sur des terres labourées, car la voiture était terriblement secouée, et les efforts qu’il devait faire pour conserver sa direction en mains lui faisaient mal jusqu’aux articulations des bras. Il avança cependant ainsi pendant deux ou trois minutes, tandis que le savant observait toujours les réactions de Fairbanks en éclairant le visage de ce dernier avec sa lampe électrique ; ses petits yeux étaient à l’affût du moindre changement dans la physionomie de Fairbanks.
« C’est là-bas ! » s’écria soudain Fairbanks, en essayant de se lever.
Là-bas ! Hatch et le Dr Pollock aperçurent la chose au même instant : un faible point lumineux, dans le lointain. Quant à la Machine-à-Penser, il demeura les yeux fixés sur Fairbanks.
« En avant, droit sur la lumière ! » ordonna-t-il.
La pièce montrait des traces évidentes d’occupation : une grosse bûche brûlait dans l’âtre, éclairant des livres çà et là… Devant l’âtre, se tenait un homme grand, d’un âge avancé, au visage anguleux, le corps penché un peu en avant. Ses mains étaient noueuses, déformées par le travail, et l’index de la main gauche manquait. Ses yeux étaient blancs et vitreux.
Fairbanks poussa une exclamation gutturale, à demi-étouffée, et se précipita en avant. Il posa le petit Bouddha ricanant sur le manteau de la cheminée, tout contre la pièce de cristal, puis, se tournant vers la Machine-à-Penser, l’agrippa par le bras, comme un enfant qui chercherait une protection. Pendant ce temps, l’étrange vieillard restait assis, impassible, près du feu, et semblait n’avoir même pas remarqué leur présence. Le savant se rapprocha alors lentement de lui. Fairbanks le suivait des yeux, comme fasciné. Le savant étendit ensuite sa main et toucha le vieillard à l’épaule. Ce dernier sursauta violemment et, instinctivement, il étendit les deux mains.
Hatch et le Dr. Pollock observaient la scène en silence. La Machine-à-Penser demeura immobile, debout devant le vieillard, et celui-ci toucha de ses mains le bras du savant, remontant jusqu’au visage. Son index droit se posa un instant sur les yeux du savant, puis descendit se placer en travers des lèvres minces du professeur et s’y fixa pour suivre le mouvement de ses lèvres.
« Vous êtes aveugle ? demanda alors le savant.
Le vieillard fit oui de la tête.
— Vous êtes sourd ?
Le vieillard fit oui de la tête. Son index restait toujours posé légèrement contre les lèvres de la Machine-à-Penser.
— Vous êtes muet ? continua le savant.
Même signe affirmatif de la tête.
— Sourd, muet et aveugle ! Les suites d’une maladie ?
Le vieillard fit à nouveau oui.
La Machine-à-Penser se tourna alors lentement vers Fairbanks, saisit la main de ce dernier, et la posa sur l’épaule du vieillard.
— Il est bel et bien vivant, vous voyez ? dit tout bas la Machine-à-Penser à Fairbanks. Un homme en chair et en os... vous comprenez ? »
Fairbanks eut un geste de recul à peine perceptible, mais il était évident qu’un violent combat se livrait dans son cerveau. Sa physionomie reflétait un intérêt grandissant, sa bouche se raffermissait, et ses yeux commençaient à retrouver leur regard normal. Alors on entendit un autre son, un cri à glacer le sang dans vos veines, un cri d’agonie, de douleur…
Dès qu’il entendit ce cri, Fairbanks se dressa d’un bond, puis voulut s’élancer en avant. Il fit trois pas, puis s’écroula à plat ventre, sur le sol. Hatch et le Dr. Pollock le remirent sur le dos, et lurent sur son visage une expression terrible de frayeur. Ses yeux brillaient d’un éclat étrange, et il recommençait à balbutier des mots sans suite. Seule, sa faiblesse l’avait empêché de s’enfuir.
« Restez ici ! » s’écria la Machine-à-Penser, en s’élançant lui-même vers la porte.
Hatch l’entendit monter l’escalier ; quelques instants plus tard, de nouveaux cris retentissaient, moins aigus cependant, ressemblant plutôt à une suite de sanglots et de gémissements intermittents. Fairbanks s’agita quelque peu, puis redevint tranquille, et resta couché sur le dos. Une minute après, la Machine-à-Penser était de retour. Il tenait une femme par la main, une femme en tablier de cotonnade, les cheveux en désordre. Il se dirigea droit vers le vieillard, qui était resté immobile pendant toute cette scène, lui prit l’index et le posa sur ses propres lèvres.
« C’est votre femme ? lui demanda-t-il.
Le vieillard fit non de la tête.
— Votre sœur ?
Cette fois, le geste fut affirmatif.
— Elle est folle ? »
Nouveau geste affirmatif. La femme demeura quelques instants, les yeux perdus dans le vague, puis, soudain, se précipita vers la cheminée en poussant un cri. L’instant d’après, elle serrait l’affreuse figurine d’ivoire contre sa poitrine flétrie et lui chantonnait doucement une berceuse, comme une mère à son enfant. Fairbanks se releva alors, la contempla d’un air stupide pendant quelques instants, puis s’écroula sans connaissance dans les bras du Dr. Pollock et de Hatch.
« Je crois, messieurs, que ça suffira ! » déclara la « Machine-à-Penser.
Un bon mois plus tard, la Machine-à-Penser alla rendre visite à William Fairbanks. Le jeune homme était assis dans son lit. Il était encore faible, mais était maintenant capable de se rendre compte de tout ce qui se passait autour de lui. L’intelligence lui était peu à peu revenue. Ses yeux avaient bien encore, parfois, une certaine lueur d’inquiétude, mais c’était tout.
« Mr. Fairbanks ? demanda le savant, en entrant.
— Oui ? répondit Fairbanks.
— Vous vous souvenez de ce qui s’est passé, le soir où nous étions ensemble ?
— Oui, je me souviens de tout, depuis le moment où l’automobile a quitté la route et la lumière est apparue au loin. Je me souviens du vieillard et de la femme. Je sais maintenant, qu’il est sourd, muet et aveugle, et que la femme est folle. Ceci me semble expliquer une grande partie du problème.
Il passa une main fatiguée sur son front.
Mais où est donc cet endroit ? Je n’avais pas pu le retrouver !
— Écoutez-moi attentivement, répondit la Machine-à-Penser. Quand vous êtes entré dans la maison de santé, on vous a confisqué le petit Bouddha en ivoire. Je suis allé vous trouver dans la cellule où vous étiez enfermé, et je vous l’ai rendu. Il a produit aussitôt sur vous l’effet que j’attendais : il vous a calmé. Pour être certain que c’était bien lui la cause de ce revirement, et rien d’autre, je vous l’ai ensuite repris, et alors, vous êtes redevenu furieux... si furieux même que vous avez réussi à renverser une très lourde table qui était fixée au plancher !
J’ai décidé alors de laisser la petite figurine en votre possession. Elle était la cause unique de l’état où vous vous trouviez. Si ce n’avait pas été le cas, et si vous ne vous étiez pas creusé ans cesse la cervelle au sujet du mystère, les événements de la soirée n’auraient pas tardé à disparaître complètement de votre esprit. Mais, vous avez aggravé les choses en vous hypnotisant vous-même avec cette petite figurine !
Comme vous le savez sans doute, l’auto-hypnose ne fonctionne que chez des personnes ayant un certain tempérament, et l’objet utilisé pour s’hypnotiser soi-même doit être poli et brillant.
En dépit du fait que cette figurine était la cause de l’état dans lequel vous vous trouviez, j’ai préféré vous la rendre, pour vous faire recouvrer votre calme physique. C’était nécessaire avant que je puisse vous faire revivre les événements de la nuit en question ! Vous nous avez accompagnés en auto, depuis Pelham jusqu’à la petite boutique où vous vous étiez arrêté la première fois pour prendre de l’essence. Nous nous y sommes arrêtés également pour en prendre, et nous avons vu l’homme qui vous avait servi cette nuit-là. Ainsi qu’on l’a appris par la suite, il s’était absenté pendant quelques semaines, mais était revenu dans sa boutique.
Ensuite, après avoir quitté cette boutique, nous avons suivi le même chemin que vous aviez parcouru, la nuit en question, jusqu’à parvenir aux deux routes, dont l’une obliquait sensiblement vers la gauche. Nous sommes arrivés ainsi à la ferme où habitaient le vieillard et la femme. Je voulais vous montrer, là-bas, que ces gens-là existaient réellement, et n’avaient rien de fantomatique. En réalité, ce vieillard et cette femme ne s’étaient à aucun moment rendus compte que vous étiez dans leur maison cette nuit-là ! L’homme n’avait aucune possibilité de le constater, à moins que vous ne le touchiez, ou qu’il ne vous touche.
Vous avez dit qu’il avait apporté quelque chose à manger : ce repas était destiné à sa sœur, tandis que vous avez pensé qu’il était pour vous ! Quant à l’incendie qui vous a obligé à sauter par la fenêtre, et qui a occasionné votre entorse, il n’a causé que des dégâts partiels et n’a nullement détruit la maison. La pluie n’a pas tardé à l’éteindre, et les menuisiers ont effectué depuis les réparations nécessaires. Tout cela est maintenant clair, n’est-ce pas ?
— Absolument ! Mais, cette forme blanche sur la route, ces cris d’angoisse ?
— Rien de mystérieux là non plus ! continua tranquillement le savant. La route oblique bien plus fortement vers la gauche que vous ne le pensez. Au bout d’un certain temps, elle devient parallèle à la grand-route de sorte que, suivant cette route de nuit, vous arrivez, sans vous en douter, à passer à une centaine de mètres à peine de la grand-route. Quant à la maison du vieillard, elle se trouve à deux cents mètres à peine de la route qui oblique à gauche, soit, en réalité, à une très courte distance elle-même de la grand-route. Par conséquent, les cris que vous avez entendus sur la route étaient poussés par la femme qui habite cette maison, et c’est elle qui vous est apparue. Elle venait de sortir de la maison et marchait dans la forêt. Pour quelle raison ? Ma foi, nous n’en savons rien, mais elle se trouvait indubitablement là. Elle avait peur de l’orage. Ensuite, elle a cru que vous la poursuiviez, et s’est réfugiée sur une grosse branche qui surplombait le sol. C’est ce qui vous a fait croire que la forme blanche s’élevait vers le ciel.
Du fait de la courbure de la route, elle était déjà rentrée chez elle en prenant un raccourci à travers bois, lorsque vous êtes arrivé à votre tour à cette maison. C’est pourquoi vous l’avez entendue nouveau crier. Tout ce qui s’est passé ensuite dans la maison fut, en réalité, absolument anodin, mais votre imagination vous a fait trouver tout mystérieux. Par exemple, quand la bougie s’est éteinte : il est évident qu’elle a été tout simplement soufflée par un coup de vent, ou par une goutte d’eau tombée du plafond !
Fairbanks resta silencieux pendant plusieurs minutes, couché sur le dos et les yeux clos.
— Mais, cette chose essentielle, dit-il, cette chose qui m’a le plus étonné ? Vous n’en dites pas un mot ! Comment se fait-il que malgré toutes mes recherches, je n’aie jamais pu retrouver, ni la route qui tournait à gauche, ni la ferme isolée ?
— Bien sûr, vous ne pouvez pas vous en souvenir, expliqua la Machine-à-Penser. Mais la nuit où nous sommes tous retournés dans ces parages, j’ai demandé au Dr. Pollock et à Mr. Hatch, aussitôt après avoir quitté la petite boutique où nous avions pris l’essence, s’ils avaient remarqué quelque chose de particulier. Tous deux m’ont répondu non. Eh bien, continua le savant d’un ton calme, notre voiture a pris exactement la même direction que celle que vous aviez prise vous-même, non pas vers Millen, comme vous l’avez cru, et comme ils l’ont cru aussi, mais en retournant vers Pelham ! Vous n’avez jamais pu retrouver la fameuse route obliquant à gauche, ni la ferme, pour la bonne raison qu’elles sont situées dans la direction opposée, entre la petite boutique et Pelham, à six ou huit milles de distance !
Un immense soulagement se manifesta chez Fairbanks, qui se pencha en avant et demanda avidement :
— Mais comment donc ai-je fait pour ne pas m’apercevoir que je tournais du mauvais côté ?
La Machine-à-Penser haussa les épaules :
— Vous ne vous seriez pas trompé en plein jour, répondit-il. Mais il faisait nuit, vous étiez pressé, et l’orage vous empêchait de vous en rendre compte, mais vous êtes parti dans la mauvaise direction ! Vous voyez que la chose est très possible, puisque ni le Dr. Pollock, ni Mr. Hatch, ne s’en sont aperçus… Il n’y avait pourtant, ce soir-là, aucun orage !
Un long silence suivit. Fairbanks s’allongea à nouveau dans son lit et resta silencieux.
— Dans votre manuscrit, reprit peu après la Machine-à-Penser, vous avez mentionné qu’il vous avait semblé entendre quelqu’un vous appeler au moment où vous repreniez la route, après avoir quitté la petite boutique, et vous avez cru qu’il s’agissait d’un effet de votre propre imagination. Eh bien, en réalité, quelqu’un vous a vraiment appelé : c’était le brave homme qui vous avait vendu de l’essence. Vous lui aviez dit que vous vouliez vous rendre à Millen, et, quand il a vu que vous vous trompiez de direction, il a voulu vous en avertir. Mais vous n’avez pas voulu vous arrêter pour l’écouter ! »



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