X Y Z - Histoire policière
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Un court roman policier d'Anna Katharine Green, publié dans le journal
La Justice, à partir du 16 mai 1888
Traduit par Marie Darcey

Le bal masqué, par Alfred Stevens
- I -
Le rendez-vous mystérieux
Depuis quelque temps, d’adroits faussaires répandaient dans la partie sud du Massachusetts une quantité considérable de billets de banque contrefaits. Toute la police de Washington était sur pied ; les plus habites limiers avaient été, sans succès, mis en campagne. Un jour, on m’apprit que de nombreuses lettres adressées aux initiales : X Y Z. étaient envoyées poste restante, au bureau de la petite ville de Brandon - Massachussets -. Les autorités, estimant que, peut-être, trouverait-on là un indice qui mettrait sur la piste, me chargèrent, en ma qualité d’agent de la sûreté, de suivre cette affaire.
Nous étions au milieu de juin. Le temps était magnifique ; un soleil radieux donnait au village de Brandon un aspect de fête, et il me semblait n’avoir jamais commencé une enquête sous d’aussi heureux auspices. J’allai droit à la poste et après m’être entendu avec le receveur, je procédai à l’inspection du mystérieux courrier. Bien que l’écriture ne fût pas de la même main et que les lettres, au nombre de douze, fussent de provenances différentes, toutes, à l’exception d’une seule, étaient du même format et portaient la même adresse ; celle qui différait des autres était enfermée dans une enveloppe bleue.
« Savez-vous qui est l’individu qui vient chercher ces lettres ? demandai-je.
— Je n’en sais rien, répondit le receveur. Il arrive généralement en tilbury, à la tombée de la nuit, réclame le courrier adressé à X Y Z. et repart aussitôt.
— Quelle tournure a-t-il ?
— C’est un homme jeune, maigre, élancé, et timide. Il est d’une pâleur extrême, et n’étaient ses yeux vifs et intelligents, ce serait un être absolument insignifiant.
Ce type ne m’était pas inconnu.
— Je voudrais bien le voir, dis-je.
— Alors, il vous faudra attendre jusqu’au coucher du soleil ; il ne vient jamais avant la brune. Soyez ici à sept heures, et vous pourrez lui remettre vous-même son courrier. »
Ceci convenu, j’allais sortir, lorsque je fus bousculé à la porte par un individu qui s’excusa si poliment que je me retournai pour le regarder. Il était devant un des guichets ; grand, svelte, distingué, il donnait des signes d’inquiétude et d’impatience en attendant qu’on lui remît ses lettres. Soudain, le receveur laissa échapper une exclamation et me fit signe d’approcher.
« Je n’y comprends rien, murmura-t-il ; voici ce monsieur qui, lui aussi, réclame une lettre adressée à X Y Z.
— Il n’a parlé que d’une seule lettre ?
— Oui, d’une seule.
— Donnez-les lui toutes ; nous verrons ce qu’il fera. »
Et je me retirai un peu en arrière, afin d’observer ce qui se passerait. Le jeune homme prit le paquet de lettres que lui tendit le receveur.
« Mais tout cela n’est pas pour moi ! s’écria-t-il, en les ouvrant les unes après les autres, sans dissimuler son étonnement à mesure qu’il les parcourait. Toutefois, l’enveloppe bleue éveilla chez lui une émotion toute différente. Il lut les quelques lignes qu’elle contenait avec un air de profonde satisfaction ; puis il plia la feuille et la replaça dans l’enveloppe.
« Il doit y avoir, un autre X Y Z. ; cette lettre seule est pour moi » dit-il en montrant l’enveloppe bleue, qu’il glissa dans sa poche.
Ensuite, il sortit du bureau de poste, traversa la rue et entra dans un restaurant.
« Parfait ! m’écriai-je, notre plan a admirablement réussi. Montrez-moi les lettres ; comme ce n’est pas nous qui les avons ouvertes, nous avons bien le droit, dans l’intérêt de la justice, d’y jeter un coup d’œil.
En les lisant, mon désappointement fut des plus vifs : dans chaque enveloppe, étaient insérés un timbre-poste de cinquante centimes et une adresse écrite. Des faussaires, pas un mot !
« Il ne s’agit que d’une vulgaire escroquerie, dis-je au receveur. C’est un individu quelconque qui a persuadé à un certain nombre de dupes que, moyennant l’envoi d’une petite somme en timbres, il leur fournira une recette infaillible pour faire fortune. »
Dans ma déconvenue, je rassemblai les lettres pour les replacer dans le casier, lorsque j’aperçus un papier plié en deux. Grande fut ma surprise en l’ouvrant. Si je ne me trompais pas, c’était la feuille que le jeune homme avait retiré de l’enveloppe bleue, et qu’il avait lue avec tant de plaisir ! Comment se trouvait-elle là ? Ne l’avais-je pas vu mettre l’enveloppe dans sa poche ? Tout à coup, je me rappelai qu’il tenait toutes les autres lettres lorsqu’il avait remis ou, du moins, cru remettre celle-ci dans son enveloppe ; il se pouvait que, dans son agitation, il l’eût tout simplement glissée entre deux lettres. En tous cas, la chance me servait en cette circonstance et, dominant mon contentement, je lus les lignes suivantes tracées d’une grosse écriture contrefaite :
« Tout va bien. Le moment est venu ; tout marche et le succès est certain. Trouvez-vous à la pointe nord-est du bosquet, à neuf heures précises du soir. On vous remettra un masque et tout ce qui vous est nécessaire pour parvenir au but que vous souhaitez. Il ne résistera pas à cette surprise. Le mot, au moyen duquel vous reconnaîtrez vos amis, est Déguisé. »
« Oh, oh ! pensai-je. Enfin voici quelque chose ! »
Je me hâtai de copier cette lettre sur mon portefeuille ; puis, avec un canif, effaçant les mots nord-est, je les remplaçai par ceux de sud-ouest. Cela fait, je replaçai la lettre dans le casier, m’attendant à ce que son propriétaire, en fouillant ses poches, s’apercevrait de son erreur et viendrait la réclamer.
En effet, un quart d’heure plus tard, le jeune homme reparut, se fit remettre le papier qu’il avait oublié et retourna au restaurant.
« S’il est surpris de lire cette fois sud-ouest au lieu de nord-est, il s’imaginera, sans doute, que la mémoire lui fait défaut, dis-je au receveur de la poste, par manière de commentaire du procédé de policier que je venais d’employer.
— À propos, y a-t-il un parc dans les environs ?
— Oui, il se trouve dans la propriété de M. Benson.
— Qui est ce monsieur Benson ?
— C’est le plus gros propriétaire du pays, mais on ne l’aime guère. Il y a deux ans, il est venu de Boston s’établir ici et a fait construire un véritable palais. Pourquoi ? Nul ne le sait, car il ne paraît pas s’y plaire. Il n’en est pas de même de ses enfants, et cela lui suffit probablement. Le jeune M. Benson, notamment, a l’air de ne jamais se lasser de parcourir l’immense domaine en tous sens. Quant à Miss Carrie, son humeur est différente ; ce qu’elle aime surtout, c’est le monde. Par malheur, jusqu’à présent, son père ne lui a pas souvent donné l’occasion de satisfaire cette passion. On dirait, selon lui, que personne n’est assez distingué pour s’asseoir dans ses salons ; au reste, lui-même n’y entre jamais non plus, et il se tient toujours enfermé dans sa bibliothèque.
— Il est très occupé ?
— On le suppose, mais on ne sait pas ce qu’il fait ; il ne parle jamais de ce qui le concerne.
— Comment a-t-il fait sa fortune ?
— Je ne le sais pas davantage ; cependant, on prétend qu’il est trois fois plus riche que lors de son arrivée dans le pays…
— Il a, dites-vous, deux enfants ?
— Oui. Un fils et une fille. Le fils est un fameux gaillard, et si on ne l’aime pas, du moins, on le respecte. Il est trop froid, trop réservé pour plaire. Il est très estimé partout, et s’il était un tant soit peu plus aimable, on l’aurait déjà envoyé siéger au Congrès à Washington.
— Quel âge a-t-il ?
— Trente ans environ.
— Et la jeune fille ?
— Vingt-cinq.
— Il n’y a pas de Mme Benson ?
— Non. On a raconté d’assez étranges histoires sur sa mort qui serait survenue un an ou deux avant leur venue ici, au milieu de circonstances les plus tristes ; mais ni les uns ni les autres n’ont fait allusion à cet événement.
— Ils me font l’effet d’être peu expansifs !
— En effet. Ils sont d’une réserve extraordinaire, et ce n’est pas par eux que l’on a appris l’existence d’un autre fils qui erre à travers le monde. Ils ne parlent jamais de lui, et ce qui est plus étonnant encore, ne lui écrivent pas. Personne mieux que moi n’est à même de le savoir. »
À ce moment, nous fûmes interrompus, et je profitai de l’occasion pour me mêler aux groupes de badauds qui, dans une ville de province, viennent toujours à la poste au moment de l’arrivée du courrier. Mon intention était de recueillir, si c’était possible, de nouveaux renseignements sur cette famille Benson.
Non pas que j’eusse encore rien découvert d’assez précis pour établir un rapport entre ces gens respectables et la bande de faussaires dont je recherchais la trace, mais les affaires sont les affaires et nul indice, aussi innocent qu’il paraisse, ne doit être négligé. Prenant un air aimable et bon enfant, afin de provoquer la confiance, je me mis à circuler au milieu de ces oisifs. Les Benson faisaient justement les frais de la conversation générale, qui était des plus animées. Les premiers mots qua j’entendis furent :
« Un bal masqué ! Les Benson donnent un bal masqué ! Eux qui, jusqu’à présent, n’ont pas reçu trois personnes à la fois !
— Oui, et ce qui est plus étonnant, ils ont envoyé des invitations jusqu’aux villes voisines et dieu sait quoi encore ! Il paraît qu’il y aura beaucoup de tapage, des masques, et on dansera un fandango ; enfin, toutes sortes d’extravagances !
— On assure que Miss Carrie a persécuté son père pour obtenir son consentement. C’est aujourd’hui l’anniversaire de sa naissance, et elle a tenu à donner une fête.
— Quelle fête ! A-t-on jamais entendu parler d’une pareille chose dans une ville tranquille comme la nôtre ! Ma parole, c’est honteux de couvrir avec un masque le visage que le bon Dieu nous a donné, et de se montrer dans des costumes qui ont l’air d’avoir été inventés par le diable ! C’est scandaleux !... Nous n’avons pas reçu d’invitation.
— Nous non plus ! Nous non plus ! firent une demi-douzaine de voix.
— Je ne connais personne de Brandon qui ait été invité, s’écria un jeune homme. Nous ne sommes pas dignes d’être accueillis pas les Benson. Les portes seront soigneusement gardées, paraît-il, et les cartes d’invitation rigoureusement contrôlées. On dit aussi que toute la propriété sera illuminée.
— Nous regarderons à travers les grilles.
— Il faudra !es escalader.
— C’est impossible ! Les gardiens seront en nombre, et il ne ferait pas bon d’avoir affaire à eux.
— Cela m’amuserait de voir Hartley Benson sous un costume de mascarade.
— Oh ! Il est trop fier pour revêtir un déguisement burlesque. »
À ce moment, il y eut une poussée dans la foule, et je vis approcher un jeune cavalier que je reconnus de suite comme étant celui dont il venait d’être question. Droit, svelte, élégant, mais avec un air de froideur accentué, il se dirigea vers l’endroit où je me trouvais, jeta un regard rapide autour de lui en faisant un signe presque imperceptible, et descendit de son cheval, dont un petit garçon vint tenir la bride. Sans dire un mot. M. Hartley Benson traversa la foule devenue silencieuse, entra dans le bureau de poste, en sortit un instant après, remonta à cheval et s’arrêta pour parler à un homme qui était allé à sa rencontre.
Cela me donna le temps de l’étudier. Son expression me déplut. Sans doute, c’était un bel homme, aux traits réguliers et d’apparence distinguée ; mais, encore une fois, il ne me plaisait pas. Il était par trop impénétrable et, pour un inspecteur de police, qui cherche toujours à scruter les consciences, c’est là un défaut capital. Son regard inquisiteur, concentré, sarcastique, n’était ni franc ni loyal.
« Cet homme, pensai-je, est de glace sans en avoir la transparence. »
Le bal avait lieu le soir même, et ce fait m’amena à interpréter dans un sens différent la lettre que j’avais lue. Les mots masque et Déguisé perdaient toute signification spéciale. Pourtant, son style bizarre me conduisait à supposer qu’il se tramait quelque complot et, dans mon ardeur professionnelle, je résolus de le découvrir. Ouvrant mon portefeuille, j’écrivis ce qui suit :
1/ Famille Benson mystérieuse, ayant un secret ;
2/ Grosse fortune, origine inconnue ;
3/ Vie retirée, sans raisons apparentes ;
4/ Le père vit en ermite ; le fils est impénétrable ;
5/ Les goûts mondains de Miss Benson ont rarement l’occasion de se satisfaire ;
6/ Cette famille, après des années de réserve, et sans avoir noué de relations avec ses voisins, donne un bal masqué, divertissement qui, par sa nature, rend cette infraction aux usages ordinaires encore plus frappante ;
7/ Découverte d’une lettre relative à un rendez-vous entre deux personnes sur la propriété de la famille donnant ce bal ; les facilités que fournit un déguisement seront utilisées pour l’exécution d’un projet depuis longtemps caressé ;
8/ La fête est évidemment donnée dans le but de détourner les soupçons. Découvrir le lien qui existe entre un ou plusieurs membres de la famille Benson et la personne conviée au rendez-vous.
Il était quatre heures. Comment employer mon temps jusqu’au soir ? Louant un cheval, je me rendis du côté de l’habitation de M. Benson ; une fois là, j’éprouvai le désir d’entrer dans la maison. Comment y parvenir ? J’avais beau chercher, je ne voyais rien ; lorsque, voyant à travers les grilles une nuée de domestiques occupés à suspendre les lanternes dans les arbres, il me vint une idée. Prenant une carte de visite sur laquelle n’était imprimé que mon nom, j’écrivis : Affaire privée et urgente. Puis, me dirigeant au petit trot vers la porte d’entrée restée ouverte, je parvins sans encombre jusqu’au perron.
Là, je mis pied à terre et jetai la bride de mon cheval à un jeune garçon qui se trouvait devant moi. Mais aussitôt un domestique avança pour me barrer le passage.
« M. Benson ne reçoit pas, dit-il.
— Je ne suis pas un visiteur ordinaire : j’ai à l’entretenir d’une affaire importante, répliquai-je, en lui remettant ma carte, qu’il examina d’un air de défiance.
— Je n’ose désobéir aux ordres que j’ai reçus. Monsieur ne veut voir personne aujourd’hui.
— Mais il s’agit d’un cas urgent qui ne concerne que lui seul ; il ne me refusera pas un instant d’entretien.
Le domestique hocha la tête, tout en faisant un pas en arrière pour me laisser entrer.
— Je vais prévenir M. Hartley.
C’était précisément ce que je tenais à éviter.
— Ce n’est pas avec M. Hartley que je désire causer, répondis-je ; c’est avec M. Benson, le père, s’il n’est pas malade. »
Et, entrant dans un petit salon d’attente qui était à droite, je m’assis sur une chaise. Le domestique, évidemment étonné de mon insistance, sortit en murmurant. J’étais dans un appartement rempli de meubles, de tableaux et d’œuvres d’art magnifiques. Au bout d’un instant, j’entendis un bruit de voix qui partait d’une pièce voisine : un homme et une femme causaient doucement ; mais j’ai l’oreille fine et je pus saisir ce qu’ils disaient.
« Ah, fit la voix de femme, quel jour plein d’émotion est celui-ci ! Crois-tu que cette fois enfin il réussisse ? Aura-t-il assez d’énergie et assez de tact pour cela ? Un échec serait fatal et mon père…
— Bah ! interrompit la voix d’homme, n’oublie pas que le succès dépend de ta prudence. Un mot pourrait tout perdre.
— Je ferai attention ; mais crois-tu vraiment que tout ait été bien préparé ?
— En tous les cas, il n’y aura pas de ma faute, répondit l’autre avec un ton tellement sinistre que je fus surpris d’entendre sa compagne reprendre de la manière la plus affectueuse :
— Ah ! Combien ta bonté me console et m’encourage ! »
C’est à ce moment que le domestique revint.
« M. Benson, dit-il, demande quelle est la nature de l’affaire qui vous amène. Le son de sa voix, je le compris, devait avoir averti de ma présence les deux personnes qui étaient dans la chambre à côté. J’écrivis sur ma carte que je venais de la part du chef de la police de Brandon. Le valet de pied, après avoir lu, me pria de le suivre.
Au moment de quitter le petit salon, j’entendis un cri étouffé et, me retournant, j’aperçus une jeune fille, à demi cachée par une portière, qui me regardait avec une expression d’effroi, mêlée de curiosité.
« Pardonnez-moi, fit-elle, embarrassée.
Puis elle demanda au domestique :
— Jean, qui est ce monsieur, et où le conduisez-vous ?
— Monsieur vient pour affaire urgente, mademoiselle, et M. Benson consent à le recevoir.
— Ah, je croyais que mon père avait absolument défendu sa porte aujourd’hui. »
« Décidément, me dis-je en passant dans le vestibule, le désir qu’ils ont tous de tenir M. Benson strictement à l’écart est bizarre, très bizarre. »
La porte de la bibliothèque étant fermée, le domestique frappa doucement, prononça quelques mots ; la clef tourna dans la serrure, et le maître de la maison apparut devant moi. C’était un homme de haute taille, distingué, aux cheveux blancs, et qui, on le devinait, ne se tenait ferme et droit qu’à force de volonté.
« Vous venez de la part de M. White, chef de la police municipale ? interrogea-t-il.
— Monsieur, répondis-je, dès que nous fûmes seuls, vous donnez ce soir un bal masqué. Cet événement éveille beaucoup de curiosité. Un certain nombre de gens de la ville ont manifesté l’intention d’escalader vos grilles et, malgré vous, d’assister à la fête. M. White se met à votre disposition pensant que vous pourriez avoir besoin de son concours pour assurer l’ordre.
— C’est bien aimable, répondit M. Benson dont la voix trahissait l’inquiétude causée par mes paroles ; je n’avais pas songé à cela. En effet, des rôdeurs seraient capables de pénétrer dans la maison même.
Mais vous, qui êtes-vous ? ajouta-t-il en me regardant brusquement.
— M. White est mon chef ; c’est moi qui, en cas de besoin, serai de service chez vous cette nuit, et...
— Croyez-vous, interrompit-il, pouvoir empêcher les intrus d’entrer ?
— Je l’espère.
— Chaque invité aura sa carte, mais si on force les grilles, ce sera là une précaution inutile.
— Les grilles seront gardées et personne n’entrera, si vous voulez bien m’autoriser à agir en votre nom.
— Parfaitement. Voici une carte qui vous permettra de circuler librement. Je désire éviter tout scandale, seulement si vous apercevez quelqu’un qui regarde aux fenêtres, ou qui cherche à s’introduire autrement que par la grande porte, arrêtez-le. J’ai des raisons personnelles pour que mes instructions à cet égard soient ponctuellement exécutées et, si elles le sont, je paierai largement les services rendus.
— Je ferai de mon mieux » répondis-je, en jetant un coup d’œil furtif sur une glace sans tain, au travers de laquelle je venais d’apercevoir le visage pâle et inquiet du fils de la maison.
Après m’être incliné devant M. Benson, je me retirai et me trouvai, aussitôt sorti de la bibliothèque, en face de M. Hartley.
« Jean m’a informé, dit-il, que vous étiez envoyé par le Chef de la police, pourriez-vous me dire pourquoi ?
Il s’exprima poliment, et si je n’avais pas vu tout à l’heure dans la glace sa figure bouleversée, j’aurais cru à l’honnêteté de ses intentions ; mais me tenant sur mes gardes, je me bornai à lui montrer la carte que son père m’irrita remise.
— Alors vous êtes chargé de la surveillance des alentours de la maison ? de-manda-t-il.
— Oui.
Il me conduisit dans une petite serre.
— Voici une intervention bien intempestive, continua-t-il, et vous avez alarmé mon père à tort. Il n’y a pas de vagabonds dans le pays et je ne me soucie pas que, le jour de notre première réception, nous prenions une attitude hostile vis à vis de la population. Je vous prie donc de vous renfermer dans la limite la plus stricte de votre devoir et de n’agir que si l’on vous en requiert.
— Mais votre père a le droit de s’attendre à ce que ses ordres soient exécutés et il serait sûrement mécontent si j’accédais à votre demande.
— Très bien ; seulement si vous persistez à vous conformer à la lettre aux instructions que vous avez reçues, je n’ai plus rien à objecter ; mais s’il vous arrive quelque mésaventure, ne vous en prenez qu’à vous-même. »
Et me congédiant d’un geste, il disparut. Décontenancé, j’allais remonter à cheval, lorsque j’entendis derrière moi le bruit d’un pas léger : c’était la fille de M. Benson, la jolie Miss Carrie.
« Attendez, dit-elle avec une timidité charmante ; mon frère m’a expliqué qui vous êtes. Savez-vous quels sont les vagabonds qui menacent d’entrer chez nous ?
— Leurs noms me sont inconnus, mademoiselle ; il y en a toute une bande, et vous n’aimeriez certainement pas les voir se mêler à vos invités.
— Vous vous trompez ; il n’y a pas de gens de cette sorte dans le pays.
Elle me regardait d’un œil à faire reculer un régiment entier d’insurgés, et je ne pus m’empêcher de sourire à l’idée qu’elle avait de mon jugement.
— Alors, repris-je avec une indifférence affectée, vous ne désirez pas que la propriété soit surveillée ?
— Je n’en vois pas la nécessité.
— Il faut cependant que j’obéisse aux ordres donnés par votre père.
— Je le sais ; mais nous, ses enfants, nous comprenons mieux que lui les choses de ce monde, où il vit comme un reclus. Cette surveillance est inutile, je vous l’assure. Quel scandale d’ailleurs si des invités, victimes d’une erreur, étaient arrêtés !
— Que souhaitez-vous que je fasse ?
— Acceptez cet argent, murmura-t-elle en rougissant, et, à moins d’urgence absolue, restez cette nuit au fond de la propriété.
C’était une répétition aggravée des propositions de son frère !
— C’est impossible, dis-je en prenant la bourse, mais, - et je la regardai bien en face -, mais s’il existe quelqu’un que vous désirez que je ne voie pas ce soir, décrivez-le moi : je suis toujours heureux d’être agréable aux dames.
Ce coup droit pouvait me coûter cher et me faire chasser ; à ma surprise, elle me répondit avec calme :
— Il y a bien une personne que je désire ne pas voir inquiéter, quoi qu’elle fasse. C’est... c’est quelqu’un qui a le droit d’être ici, et qui se contentera probablement de se promener dans le parc. Je vous prie de le laisser agir à sa guise.
— Veuillez me donner son signalement, fis-je en m’inclinant avec respect.
—Vous lui ressemblez, dit-elle avec un peu d’hésitation ; seulement il est blond et vous êtes brun.
— Mademoiselle, reprenez votre argent ; c’est à votre père seul qu’il incombe de rémunérer mes services.
— Non, gardez-le ! s’écria-t-elle, et assurez-moi que je puis compter sur VOUS.
— Vous le pouvez absolument, mais sans argent. »
Et, malgré elle, je lui remis la bourse entre les mains. Une minute après, je chevauchais sur la grande route, j’étais véritablement intrigué. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Ne s’agissait-il pas d’une intrigue d’amour que l’on voulait dérober aux yeux d’un père trop sévère ? Pour la troisième fois, je relus le texte de la lettre dont j’avais pris copie au bureau de poste. C’était bien là une lettre d’amour, et il fallait que je fusse fou pour avoir supposé autre chose. Mais ce mot déguisé, et l’accent sinistre d’Hartley Benson lorsqu’il a dit : en tous les cas, il n’y aura pas de ma faute, en faisant allusion au succès du plan qui a été formé ? Cela ne concorde pas avec le reste. Il y a bien peu de frères qui s’intéressent assez aux affaires de cœur de leurs sœurs pour devenir menaçants ! Il y avait donc quelque chose là-dessous qu’il me fallait découvrir à tout prix. En attendant, je devais servir celui dont la loyauté ne pouvait être mise en doute, c’est-à-dire, M. Benson père.
De retour à Brandon, j’allai prévenir le chef de police de l’usage que j’avais fait de son nom et, comme l’heure avançait, j’entrai au restaurant. L’étranger était là, se promenant de long en large dans la salle. Il s’assit à table avec nous, mangea à peine, et conservait cette allure inquiète que j’avais delà remarquée chez lui.
- II -
Le domino noir
À huit heures et demie, j’étais à mon poste. Le mystérieux inconnu, que je ne perdais pas de vue, m’avait devancé et s’était dirigé vers l’angle sud-ouest. Vers les neuf heures, je m’empressais de me rendre au rendez-vous fixé par la lettre que nos lecteurs connaissent. C’était un endroit sombre et retiré ; à dessein, on n’y avait pas place une seule lanterne et cette obscurité profonde, qui formait un vif contraste avec tien du reste de la propriété, secondait admirablement mes projets. Je n’eus pas longtemps à attendre. Au bout d’une dizaine de minutes, j’aperçus une ombre, et un homme demanda à voix basse :
« Es-tu là, et prêt à te déguiser ?
— Je suis prêt à tout » répliquai-je tout bas, afin de contrefaire ma voix et d’obtenir, peut-être, l’explication de ce mystérieux rendez-vous.
Mais au lieu de poursuivre, l’inconnu, d’un mouvement brusque, jeta un domino sur mes épaules.
— Enveloppe-toi bien, dit-il, car il y aura par ici des gens avec des yeux de lynx. Écoute bien mes instructions : n’essaie pas de pénétrer par la grande porte, qui est surveillée ; mais la fenêtre du balcon à gauche restera ouverte et l’homme de garde te laissera passer. Une fois dans la place, mêle-toi sans crainte aux invités et réponds hardiment à ceux qui t’aborderont avec le mot convenu. À dix heures sonnant, cherche un domino noir, et quand tu le verras s’éloigner, suis-le de manière à ne pas être remarqué. Lorsque ton guide s’arrêtera, te montrant du doigt une porte fermée, et quand il aura disparu, entre sans hésiter ; tu te trouveras dans une petite antichambre contiguë à la bibliothèque, où il te faudra pénétrer.
Il n’y a plus qu’une chose à te dire : si le verre que tu apercevras sur le bureau a une odeur de vin, c’est que ton père, après avoir bu, selon son habitude de tous les soirs, sera déjà allé se coucher, Si, au contraire, tu n’y remarques rien qu’une petite quantité de poudre blanche, tu auras la certitude qu’il va revenir et, en l’attendant, tu pourras le voir. C’est l’occasion que tu recherches depuis longtemps, n’est-ce pas ? »
Cela dit, mon étrange compagnon me mit un masque dans les mains et s’éloigna. Je demeurai confondu. Grâce à ma légèreté, pour ne pas dire grâce à ma folie, je m’étais fourvoyé dans une affaire complètement étrangère à celle dont on m’avait chargé. Je fus sur le point de me débarrasser du domino et de m’en aller, mais une force invincible m’en empêcha. Hartley Benson - c’était lui, j’avais reconnu sa voix - avait, en me donnant ses instructions, le même accent sinistre que celui que celui que j’avais déjà remarqué à un autre moment.
Le secret de cette famille ne devait pas être d’une nature ordinaire. Il fallait le découvrir : ma conscience l’exigeait ! Mettant le masque, je me préparai à suivre ponctuellement les indications reçues. La fenêtre désignée était ouverte ; on entendait le son de la musique et les gais propos des invités, qui passaient et repassaient vêtus de costumes divers. Sans plus tarder, j’escaladai la fenêtre.
« Holà ! » fit une voix grave et gutturale.
C’était un homme déguisé en Indien, qui me contemplait avec curiosité. Je me regardai alors à mon tour. Mon aspect était réellement bizarre : j’étais enveloppé dans un domino d’un jaune éclatant, sur lequel étaient brodés des êtres fantastiques.
« Toi, me dis-je, tu n’es pas destiné à pouvoir circuler dans la foule sans éveiller l’attention. »
La première personne qui m’accosta fut une charmante petite bergère.
« Tiens ! s’écria-t-elle gaiement, voici une de mes brebis égarées. »
Et, avec sa houlette argentée, elle chercha à m’attirer. Je lui déclarai que j’étais un loup déguisé, et que j’allais la croquer si elle ne se sauvait pas. Elle éclata de rire et s’enfuit. Une dame masquée, qui se tenait seule à l’écart, approcha ensuite et prit mon bras.
« Ah ! Joe, murmura-t-elle. C’est bien toi ? Quel bonheur de te voir ici ! Enfin, je l’espère, nous allons tous être heureux !
Craignant de commettre une erreur, je me contentai de presser affectueusement la main qu’elle m’abandonnait avec confiance.
— Il y a si longtemps, Joe, poursuivit-elle, que je désire ton retour parmi nous. Hartley est un excellent frère, mais il n’est pas mon ami d’enfance. Quel immense bonheur si tu réussissais à te faire pardonner !
C’était, je le compris, Miss Carrie Benson qui me parlait ; je pressai encore plus tendrement sa petite main, tout en étant quelque peu gêné de ma perfidie.
— Hartley t’a expliqué ce que tu dois faire, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle. Papa, dans la crainte de te voir, s’est décidé à ne pas quitter la bibliothèque. Pourtant, il ne pourra pas te résister, je crois. Ah ! Il a beaucoup vieilli et…
Un sanglot l’empêcha d’achever. Afin de tâcher de découvrir quelque chose qui me mît définitivement sur la voie, je me risquai à dire :
— Crois-tu vraiment qu’il soit porté à l’indulgence ?
— J’en suis sûre, Joe. Il désire te revoir, et s’il n’avait pas juré de ne jamais plus t’adresser la parole, il y a longtemps déjà qu’il t’aurait fait revenir. Hartley pense aussi que l’heure du pardon est arrivée.
— Est-ce que Hartley souhaite vivement ma rentrée en grâce ? murmurai-je.
— En peux-tu douter, Joe ? Dès le premier jour, il n’a pas cessé de supplier papa de tout oublier. T’aurait-il engagé à venir ici cette nuit, t’aurait-il fourni un déguisement et aurait-il consenti à te servir de guide, s’il n’était pas sincère ? Tu ne connais pas et tu n’as jamais compris Hartley, mon pauvre ami ! »
« Alors, pensai-je, c’est du côté de Joe que sont les torts. »
Pendant un instant, j’aurais souhaite être l’homme que je représentais, afin de pouvoir serrer dans mes bras cette chère petite sœur et la remercier de ses bontés.
« Tu es une adorable créature ! murmurai-je.
À ce moment, un domino noir passa près de nous et me sépara de ma compagne.
« Se déguiser, quand on a raison, conduit nécessairement à des malentendus, me dit-il d’une voix brusque.
— C’est vrai, répondis-je, comptant couper court à ce colloque et regagner ma liberté.
Il y eut sans doute, dans ma réponse, quelque chose qui attira l’attention de celui qui me parlait ; il en fut ému et le résultat produit fut tout opposé à ce que je désirais.
— Tu viens d’éveiller en moi mille conjectures, s’écria mon nouvel ami en m’entraînant à l’écart. J’ai toujours eu des doutes au sujet… au sujet… de l’acte que tu as commis d’après eux. Cela te ressemblait si peu. Mais, mon cher enfant, tu n’as jamais voulu affirmer ton innocence et…
— Qui êtes-vous ? l’interrompis-je hardiment.
Dans une discussion de ce genre, une méprise serait déplorable.
— Comment ! Tu ne reconnais pas ton oncle ? fit- il avec un accent de reproche. Je suis venu, parce que Carrie m’a écrit que tu devais tenter un dernier effort pour voir ton père. Edith aussi est ici ; elle n’a pas voulu rester à la maison, bien que nous eussions préféré qu’elle ne nous accompagnât pas, car elle pourrait se trahir. Ah ! Elle, la pauvre enfant, n’a jamais douté de toi ! Et si mes suppositions se confirment…
— Edith ? l’interrompis-je encore. Edith ?
Une Edith était la dernière personne que j’aurais désiré rencontrer en ce moment !
— Où est-elle ? demandai-je, tremblant à la pensée de me trouver en présence de tant d’amour et de confiance.
— Elle n’est pas loin ; mais il est inutile de songer à la découvrir ; tu ne pourrais pas la reconnaître sous son masque. Il vaut mieux attendre qu’elle t’aborde.
C’était précisément ce que je redoutais le plus !
— Vous avez raison, répondis-je, en l’entraînant à mon tour dans l’angle d’une fenêtre. Restons ici, et dites-moi, mon oncle, quelles sont vos suppositions. L’heure est venue, je le comprends, de faire connaître la vérité ; et qui, plus que vous, serait à même de m’y aider, vous qui avez toujours été si bon pour moi !
— C’est vrai. Il y a pourtant quelque chose que l’on n’a jamais su. Edith ne se trompait donc pas lorsqu’elle affirmait que tu n’avais pas volé les titres de rente qui se trouvaient dans le bureau de ton père ?
Il s’arrêta, et me regarda bien en face.
— Ne m’interrogez pas, dis-je, en me détournant et feignant d’éprouver une profonde émotion.
— Il le faut cependant, mon pauvre garçon ! J’ai besoin de savoir à quoi m’en tenir afin de te sortir d’embarras. Si les choses se sont passées comme je le soupçonne, pourquoi ne pas l’avouer ? Tu es un brave cœur, Joe, mais il y a des bornes à tout, même à la générosité.
— Mon oncle, repris-je d’une voix que je rendais tremblante à dessein, qui soupçonnez-vous? Si je vous entendais formuler votre opinion, il me serait ensuite moins pénible de m’expliquer.
— Si en faisant allusion au sujet qui nous occupe, murmura-t-il d’une voix à peine perceptible, je prononçais le nom de Hartley, serais-tu surpris ?
Je fis un mouvement, comme si j’étais très ému.
— Vous pensez… dis-je.
— C’est lui le coupable, n’est-ce pas ? Et toi, sachant combien ton père l’adorait, tu as consenti à te laisser accuser ?
— Ah ! fis-je avec un soupir de satisfaction.
Décidément, les soupçons de l’oncle méritaient d’être connus. Mon exclamation parut lui faire plaisir.
— N’ai-je pas raison, mon enfant ? N’est-ce pas là le secret de ta conduite depuis lors jusqu’à aujourd’hui ?
— Ne m’interrogez pas ! m’écriai-je de nouveau. Pourquoi vous semble-t-il prouvé que le vol ait été commis par l’un de nous deux ? Pourquoi nous accuser l’un ou l’autre d’une pareille infamie ?
— Mais tout le monde en est convaincu ! Une nuit, ton père entend du bruit dans son cabinet ; il se lève, et, au moment où il ouvre la porte, il croit apercevoir quelqu’un se diriger à pas de loup dans l’appartement occupé par ton frère et toi. Saisi d’une vague appréhension, il allume sa lampe : son secrétaire est brisé et une partie de ses valeurs ont disparu ! Frappé au cœur, il se précipite dans la chambre où tu es avec Hartley. Lui, il dort paisiblement ; toi, tu es éveillé, troublé, et n’osant soutenir son regard. C’est à cause de ton attitude étrange qu’il t’accuse du vol ; puis l’idée lui vient de chercher dans une armoire placée à la tête de ton lit ; il y découvre la liasse de titres ! Il t’interroge ; tu restes silencieux, et tu n’as jamais voulu rien dire pour te disculper.
— C’est vrai, répondis-je avec accablement.
— Par conséquent, ton père a cru à ton crime ; du reste, la fenêtre ouverte, ainsi que la pince trouvée sur le parquet du cabinet n’ont été, à ses yeux, que des preuves accablantes contre toi. Toutefois, dès le lendemain, j’ai cru remarquer que ton visage était celui d’un homme innocent et résolu, et non pas celui d un voleur. J’étais encore loin de soupçonner la vérité, mon pauvre garçon, autrement je ne t’aurais pas laissé chasser comme un misérable et maudire par ton père indigné.
— Mais... mais... dis-je, désireux d’en apprendre autant que possible pendant les quelques minutes qui me restaient, qu’est-ce qui a fait naître vos suppositions ? Pourquoi soupçonnez-vous Hartley aujourd’hui ?
— Je ne saurais le dire exactement. Cela tient peut-être à l’aversion persistante d’Edith pour son frère. Puis, il est devenu froid et dur, tandis que toi, tu as conservé le caractère doux et affectueux de ton enfance. Je ne l’aime pas, c’est vrai, et si tu m’affirmais que c’est lui le coupable, je te croirais. J’ajoute que ton père le croira également ; depuis quelque temps, il est fort mécontent des procédés d’Hartley à son égard, et…
Un mouvement qui se produisit parmi les invités l’arrêta, et une grande et gracieuse jeune fille, entièrement vêtue de blanc, se dirigea vers nous.
— Voici Edith, dit-il. Elle cherche le domino jaune avec les broderies noires, qui, elle le sait, cache celui qu’elle aime. Faut-il lui faire signe, ou préfères-tu qu’elle te découvre elle-même ?
— Attendons, mon oncle. Tenez, la voilà arrêtée par un arlequin. Si vous profitiez de l’occasion pour vous en aller, insinuai-je en riant. Les conversations d’amoureux n’intéressent guère une tierce personne.
—- Mauvais sujet ! s’écria mon prétendu parent, en me poussant amicalement. Au fait, tu as raison, seulement tu ne m’as pas dit…
— Je vous dirai tout dans une heure. Je vais aller trouver mon père dans la bibliothèque. Lorsqu’il connaîtra la vérité, je vous ferai venir et tout sera expliqué.
— En effet, c’est à ton père que tu dois parler d’abord. Mais, souviens-toi, Joe, que je suis impatient et ne me fais pas languir. »
Après m’avoir affectueusement serré la main, il s’éloigna.
À peine m’eût-il quitté, que je me rapprochai de la fenêtre.
« Voici l’heure à laquelle le véritable Joe doit apparaître, pensai-je. J’ai fait pour lui plus qu’il n’aurait fait pour lui-même. J’ai préparé, dans l’esprit de son vieil oncle, la démonstration de la culpabilité de Hartley. Mais faire la cour à une fiancée, c’est autre chose et l’entrevue avec le père outragé en est une autre, aussi. Tout cela ne saurait être l’ouvrage d’un sosie, et un changement d’acteurs est indispensable.
J’allais sauter par la fenêtre quand, à la lueur d’un feu de Bengale, je m’aperçus qu’elle était située à douze pieds de hauteur du sol.
« Oh ! Oh ! me dis-je en reculant ; ce serait par trop dangereux. »
Et je refermai la croisée, très désappointé d’être pris au piège.
« Joe ! Joe ! »
Me retournant à cet appel fait à voix basse, je m’inclinai devant la jeune fille, vêtue de blanc, qui se trouvait près de moi.
« Aviez-vous cru que je n’allais pas vous aborder ? demanda-t-elle. Il est vrai que tout le monde a essayé de m’en empêcher. Hartley est si soupçonneux, et il m’a suivie avec une telle persistance que je n’osai pas laisser voir trop clairement mes intentions… Ah ! »
Elle laissa échapper cette exclamation en voyant passer tout prés de nous un homme grand, enveloppé dans un domino noir, qui nous salua en nous lançant un regard scrutateur.
« C’est lui ! » murmura-t-elle.
Lui prenant la main, je la pressai tendrement et, pour un amoureux, ce geste valait un discours.
« Je n’ose pas rester près de vous, Joe, continua-t-elle. Lorsque vous aurez vu votre père, j’aurai plus de courage. Pour l’instant, il vaut mieux que je vous laisse. »
Je tenais toujours sa petite main toute froide et tremblante ; elle paraissait, très émue, mais ne bougeait pas. Tout à coup quelqu’un agita les rideaux de la fenêtre ; cela redoubla sa frayeur et elle s’esquiva vivement.
Je sortis de mon coin afin de m’échapper. Hélas ! C’était impossible. À peine m’étais-je approché d’un groupe qui se tenait près de la porte, que l’on me frappait sur l’épaule.
C’était le domino noir !
Dix heures sonnaient ; mon guide était là, et bon gré, mal gré, il fallait le suivre.
- III -
Une catastrophe inattendue
Je traversai bon nombre de corridors et de passages obscurs. Enfin, le domino mystérieux s’arrêta, me montrant une porte, et disparut.
« Que faire ? me demandai-je. Vais-je mettre un terme à cette comédie, ou vais-je entrer chez M. Benson et lui raconter tout ce que j’ai appris depuis que je joue le rôle de son fils ? »
Au fait, si j’entrais chez M. Benson, il n’en pouvait résulter aucune conséquence, fâcheuse.
Ouvrant la porte, je me trouvai dans une pièce communiquant avec la bibliothèque, dont les murs étaient garnis de rayons remplis de livres. Il y en avait même sur la porte, qui, une fois fermée, se trouvait ainsi entièrement dissimulée.
Il n’y avait personne dans la pièce. Sur le bureau, entouré de chaises à haut dossier, étaient un verre et un flacon rempli de vin. Me rappelant ce que l’on m’avait recommandé, je m’approchai pour examiner le verre.
En ce moment, je crus entendre un cri étouffé. Je regardai de tous côtés ; je ne vis rien ; pensant m’être trompé, je repris le verre. Il ne portait aucune trace de vin ; la poudre blanche seule y était. Donc, M. Benson n’avait pas encore pris sa potion et, en attendant son arrivée, je me retirai derrière le paravent.
Une minute après, j’entendis marcher dans la chambre voisine et. M Benson entra. Il alla à la table, versa du vin sur la poudre, vida le verre d’un trait, et le déposa en poussant un grand soupir.
Enlevant mon masque et mon domino, je voulais annoncer ma présence en frappant contre le paravent qui m’abritait. Mais je fus épouvanté par le changement qui venait de se produire sur le visage de M. Benson.
Il chancelait et ses bras s’agiraient convulsivement.
Se redressant avec effort, il se dirigea d’un pas incertain vers la porte du vestibule, à laquelle, au même instant, quelqu’un frappa.
« Qui est là ? demanda M. Benson du ton sévère qui lui était habituel.
— C’est moi, Hartley, répondit-on.
— Es-tu seul ?
— Carrie est avec moi. »
M. Benson, tourna la clef, ouvrit la porte et recula.
Pendant quelques secondes d’angoisse, il se mit à vaciller de droite à gauche, puis il tomba à la renverse aux pieds de ses enfants qui entraient. La jeune fille se précipita sur son père, tandis que les traits d’Hartley se couvrirent d’une pâleur effrayante.
« Il est mort ! s’écria Carrie. Il ne respire plus. Que s’est-il passé ? Est-ce que Joe…
— Silence ! interrompit son frère, regardant furtivement autour de lui. Il doit être là ; laisse-moi chercher. Ah ! Si c’est lui qui a fait cela… »
En un clin d’œil, je compris la situation. Il ne fallait pas qu’il me vît sans domino ni masque. Comment échapper ? Remarquant que la tenture fixée à la porte de la bibliothèque était tirée dans un angle, et formait un assemblage de plis épais, c’est là, derrière, que je me réfugiai. Lorsque M. Hartley arriva près de l’endroit où je me trouvais, il vit le domino que j’avais quitté gisant par terre. Il retourna aussitôt auprès de son père, en poussant une exclamation de stupéfaction évidente.
« Il est parti ! s’écria-t-il avec un accent mélangé d’amertume et d’ironie impossible à décrire. Après avoir assassiné son père, il a pris la fuite ! Ai-je été assez insensé de le croire capable de repentir !
— Hartley ! sanglota sa sœur, remplie d’horreur.
À ce moment, des invités envahirent la bibliothèque ; parmi eux se trouvaient le père de la gracieuse Edith et Jean, le vieux serviteur qui m’avait introduit le matin.
Rien ne saurait donner une idée de la confusion qui s’ensuivit ; d’ailleurs, toute mon attention se concentrait sur celui que, en vertu de la loi, je considérais comme m’appartenant. Au milieu de cette terrible scène, le misérable conservait tout son sang-froid. Pourtant je le vis frissonner quand un homme âgé, le docteur Travis, s’écria, après un examen minutieux du cadavre :
« Messieurs, il ne s’agit pas ici d’un cas d’apoplexie ! »
Et après avoir senti le flacon de vin et le verre, il les enferma dans un placard, dont il prit la clef. M. Hartley Benson tressaillit de nouveau et ne parvint pas à dissimuler son émotion.
- IV -
Dans la bibliothèque
M. Benson était mort ; cette triste certitude acquise, tous les invités se retirèrent et bientôt, il n’y avait plus là que les membres de la famille et le docteur Travis.
« Quelle catastrophe épouvantable et imprévue ! s’écria l’oncle, M. Vanbilt. Aviez-vous remarqué, docteur, qu’il eût une maladie de cœur ?
— Non, monsieur, répondit celui-ci d’un ton bref.
À ces mots, une violente rougeur couvrit le visage d’Hartley, qui ne quittait pas des yeux la porte par laquelle le corps de son père avait été emporté.
— Il y un mois, poursuivit le médecin, il jouissait d’une santé parfaite, et il n’avait aucun symptôme d’une affection du cœur. J’en suis certain, car, à cette époque, il m’avait prié de l’ausculter ; je suis prêt à en témoigner devant la justice.
Le regard d’Hartley Benson se détacha de la porte et se tourna lentement vers celui qui parlait, pendant que M. Vanbilt observait tous les coins obscurs de l’appartement, comme s’il se doutait d’y découvrir son neveu préféré.
— Alors mon père vous avait consulté, dit Hartley, et vous n’avez trouvé aucune trace de maladie.
— Non ; sa santé était excellente. Il se peut qu’un homme atteint de vifs chagrins, s’imagine qu’il souffre de quelque affection dangereuse. Votre père n’était pas heureux, monsieur.
Hartley recula malgré lui.
— Comment ! s’écria-t-il, supposez- vous…
— Je ne suppose rien, interrompit le docteur Travis, seulement - et il frappa sur le bureau d’une manière significative - seulement, il y avait de lucide prussique dans le verre dont M. Benson s’est servi ce soir, l’ôdeur d’amande amère que j’ai sentie en est la démonstration certaine.
— Bonté divine ! s’écria l’oncle.
Redevenu impassible, Hartley dit simplement :
— Du poison.
— Oui, reprit le médecin, trop occupé à développer sa théorie pour remarquer l’attitude si différente de ses deux interlocuteurs ; oui, et si je déclare cela aussi nettement, c’est qu’en ma qualité de magistrat de la justice criminelle du district, j’ai le devoir de vous prévenir que l’enquête à laquelle je vais procéder nécessite diverses précautions de ma part, telles que papiers mis sous scellés, etc., etc.
— En tous cas, je ne puis croire à un suicide, répliqua M. Vanbilt.
— Jamais mon père n’aurait commis une pareille action, s’écria Hartley, malgré l’état de désespoir auquel on l’avait réduit. L’oncle lança à son neveu un singulier regard, mais garda le silence.
— Je n’ai pas à m’inquiéter, continua le médecin, des soucis que votre père pouvait avoir, mais le suicide me semble être démontré, à moins que l’on n’établisse que c’est par suite d’une erreur qu’il a avalé une poudre contenant de l’acide prussique, au lieu de la préparation que je lui avais ordonnée, il y a une quinzaine de jours, pour une indisposition sans importance. Du reste, cela serait difficile, car l’odeur du flacon prouve que le poison avait été, par avance, mélangé au vin qu’il a bu. Le seul point qui soit bizarre est celui de savoir pourquoi, alors qu’il était décidé à mourir, il a eu le soin de prendre encore sa potion quotidienne. Il l’a prise, c’est évident, car un peu de la poudre dont il s’agit est restée au fond du verre.
— C’est ma sœur, dit Hartley, qui, avant d’aller s’habiller pour le bal, l’avait préparée, de crainte qu’il ne l’oubliât. Il était parfois très distrait.
— Pourtant il a eu soin de ne pas courir le risque d’empoisonner un autre membre, de la famille : le flacon a été complètement vidé.
— Pardon, messieurs, dit tout à coup Jean, le vieux valet de chambre ; pardon. Vous parlez de suicide, j’ai quelque chose à dire.
— Parlez ! dit M. Travis.
— Jean, cela ne doit pas être important, ajouta Hartley, pour lequel l’arrivée du vieux serviteur de son père était manifestement désagréable,
— Ce sera à vous d’en juger, messieurs, et je ne puis que raconter ce que j’ai vu, il y a une demi-heure à peine de cela. Vous rappelez-vous, monsieur Hartley, le domino jaune qui, toute la soirée durant, s’est montré, dans les salons ?
— Oui, répondit tranquillement Hartley, je me souviens d’avoir vu quelqu’un déguisé de la sorte.
— J’ignore ce que vous pensez de la chose, mais peu de temps auparavant, alors que je me promenais sous le balcon que voilà, j’ai vu, par la fenêtre, cet homme en jaune s’approcher de ce bureau et examiner le verre que Miss Carrie y avait placé pour son père. Il l’a pris dans sa main et l’a regardé de près, ainsi que le flacon. Je ne sais pas ce qu’il a fait, et j’ai été effrayé de voir cette espèce de spectre dans une pièce dont M. Benson avait interdit l’accès pendant toute la journée. Je suis rentré vite vous prévenir, mais je n’ai pu trouver ni vous, ni Miss Carrie, et lorsque je suis venu ici, mon pauvre maître était déjà étendu raide mort sur le tapis.
— Hum ! fit le médecin, en jetant un regard du côté de M. Vanbilt, qui s’était laissé tomber sur une chaise.
— Voyez-vous, messieurs, continua Jean, pour un motif ou un autre, M. Benson se préoccupait beaucoup de ce qui pouvait se passer aujourd’hui dans son appartement particulier. Il a fait fermer à clef la porte de la bibliothèque dès six heures du matin, et personne n’était admis auprès de lui sans avoir fait d’abord passer son nom. C’est pourquoi j’ai été profondément stupéfait en y apercevant ce domino jaune. En outre…
À cet endroit de son récit, le brave homme, en rencontrant les yeux d’Hartley, rougit et recula sans achever sa phrase. Un soupçon venait évidemment de traverser son esprit au sujet de celui qu’il venait de dénoncer !
— Continuez, dit le docteur Travis.
— Je… je... je n’ai plus rien à ajouter, balbutia Jean en se retirant.
— Il faut découvrir l’homme au domino jaune, poursuivit le médecin d’un ton sec. Il est indispensable d’apprendre qui il est.
— Je ne vois pas... bégaya M. Vanbilt ; mais il s’arrêta, frappé de l’attitude singulière d’Hartley.
— Docteur, commença celui-ci d’une voix hésitante, bien choisie pour produire l’effet qu’il souhaitait ; nous savons déjà malheureusement qui portait le déguisement en question : mon frère, Joe...
— Oh ! protesta son oncle.
— Votre frère ? interrogea M. Travis surpris ; je ne savais pas... Ah ! Au fait, oui ! Je me souviens d’avoir entendu dire que M. Benson avait un autre fils.
Le visage d’Hartley s’assombrit de plus en plus.
— Mon frère, reprit-il, avait dû, il y a quelque temps, quitter la maison et c’est pour cela que vous ne l’avez jamais vu. Mais il m’avait fait croire qu’il espérait obtenir son pardon cette nuit même et ma sœur et moi, nous lui avons procuré un domino afin de l’introduire ici. De plus, c’est moi qui lui ai indiqué la porte secrète par laquelle il pouvait pénétrer dans la bibliothèque. Comment supposer qu’une entrevue entre un père et son fils amènerait un malheur !
J’aimais... j’aimais mon frère, et malgré le passé, j’avais confiance en lui. Même à présent, il m’est impossible d’admettre qu’il ait été capable de...
La voix de cet admirable comédien se brisa dans un sanglot, et tombant sur une chaise, il couvrit son visage de ses mains. Le médecin, n’ayant aucun motif de suspecter sa bonne foi, le regardait avec une profonde commisération.
— Monsieur Benson, dit-il, toute ma sympathie vous est acquise. Quand une telle tragédie se passe dans une famille aussi honorable que la vôtre, elle déchire le cœur de l’homme le plus énergique. Mais si votre frère...
— Docteur, interrompit Hartley en lui saisissant la main comme sous l’impulsion d’un élan irrésistible ; docteur, vous étiez l’ami de mon père, voulez-vous être aussi le nôtre ? Quelque horrible que soit cette pensée, mon père s’est suicidé, je le crois maintenant. Il était tout bouleversé de cette fête, qui tombe précisément au jour anniversaire d’un événement des plus pénibles. Il avait surpris, - je suis obligé de vous confier un secret de famille -, il avait surpris, il y a juste trois ans, mon frère, au moment où il dérobait des valeurs enfermées dans son secrétaire, et il l’avait chassé de chez lui. Chaque année, le malheureux revenait à cette date implorer sa miséricorde.
Jusqu’à présent, mon père avait échappé à ses supplications, soit en faisant une absence, soit grâce à ses domestiques. Cette année-ci, il paraissait se douter que ses deux autres enfants s’étaient ligués contre lui, et cela malgré la supercherie du bal, inventée par Carrie. Il est possible que ces circonstances réunies l’auront tellement agité qu’il a préféré la mort plutôt que revoir le fils qui s’était déshonoré, et qui avait fait de lui l’ermite que vous savez.
Le docteur Travis tomba dans le piège qu’on lui tendait avec un art diabolique.
— Cela se peut, répondit-il ; seulement s’il en est ainsi, pourquoi votre frère n’est-il pas ici ? Il n’a dû s’écouler que peu de minutes entre le moment où Jean l’a vu près du bureau examinant le verre, et celui où vous êtes entré avec votre sœur et avez trouvé votre père expirant. Donc, quand votre père est sorti de sa chambre, votre frère était là, et lorsqu’il a avalé cette fatale boisson, il était encore là ! Pourquoi cette hâte à s’enfuir. Pourquoi se cache-t-il à cette heure suprême ?
— Je l’ignore, mais Joe n’a pas versé le poison, j’en suis convaincu. Un voleur n’est pas nécessairement un parricide. Non ! Non ! Si mon père est mort empoisonné, c’est parce qu’il a été victime d’une erreur ; mon frère n’est pas coupable.
— Ah ! fit soudain une voix ; est-ce que quelqu’un oserait l’accuser d’un pareil crime ?
Ils se retournèrent stupéfaits.
— Edith ! s’écria Hartley en apercevant la jeune fille ; Edith ! Retirez-vous ! Ce n’est pas ici votre place.
— Ma place est partout où le nom de Joe Benson est prononcé, répliqua-elle avec hauteur, que cela soit en bien ou en mal. Je suis sa fiancée, vous le savez, et c’est pour cette raison que je demande encore qui ose soutenir que le fils le plus tendre, le frère le plus généreux, est l’auteur de l’horrible assassinat de son père ?
— Personnel... personnel... balbutia Hartley, en cherchant à la calmer ; je disais que...
Mais elle s’éloigna de son cousin avec un mouvement de dégoût, et s’adressa au médecin, en le regardant bien en face :
— Auriez-vous des soupçons à l’égard de Joe, demanda-t-elle, uniquement parce qu’il portait un déguisement et qu’il était présent quand son père a succombé ? Ah ! Vous ne le connaissez pas et les siens ne le connaissent pas davantage ! Mais, mon père et moi, nous savons à quoi nous en tenir ! Si crime il y eu, j’en accuse l’homme que voilà, et non son pauvre frère injustement exilé !
Et dans son indignation, elle désigna du doigt Hartley, devenu blême. Mais le misérable ne devait pas se rendre facilement.
— Edith, dit-il avec une douceur feinte, vous vous oubliez. L’épouvante vous fait perdre la raison. Cela n’a rien d’étonnant, mais le docteur ne saurait vous comprendre. Miss Vanbilt était profondément attachée à mon frère, répliqua-t-il en se tournant vers M. Travis. Ils étaient fiancés avant l’affaire que je vous ai racontée et, bien entendu, elle n’a jamais voulu croire à un crime qui, par la force des choses, entraînait à sa suite une séparation définitive entre eux.
Elle le considère comme un martyr, un exilé, comme tout excepté ce qu’il est en réalité. Actuellement, elle est persuadée de son innocence, tandis que nous - il s’arrêta, sa sœur Carrie venait d’entrer - tandis que nous, hélas ! Nous ne savons que trop bien qu’il est coupable de vol et... de meurtre. Mais il ne s’agit plus de cela ; il faut nous occuper exclusivement de ses faits et gestes pendant cette soirée même. Je ne puis, ni ne veux supposer...
Quel parfait acteur ! Comme sa voix imitait bien une douleur profonde, qui l’empêchait de continuer !
— Oh, Hartley ! s’écria sa sœur ; comment peux-tu penser que Joe soit un assassin ? Ah ! Pourquoi n’est-il pas ici ?
Il est incontestable, remarqua froidement M. Travis, que le domino jaune serait le bienvenu en ce moment.
— Le pire de tout, ajouta Hartley, c’est qu’il a pris la fuite lorsqu’il a vu son père expirer.
— S’il revient, fit M. Vanbilt, je n’aurai pas besoin d’autres preuves pour être convaincu de son innocence.
— Moi, non plus, appuya le médecin.
— Alors, soyez satisfaits ! m’écriai-je, du coin où j’étais caché. Voici le domino jaune ! »
Et reprenant vivement mon masque et mon déguisement, je m’élançai au milieu de la pièce.
- V -
Le domino jaune
À ma vue, tous laissèrent échapper un cri de satisfaction et cependant d’effroi.
« Joe ! s’écria Edith en se précipitant vers moi. Joe ! »
Mais, la repoussant doucement, je marchai droit vers Hartley Benson.
« Quels sont vos motifs, lui dis-je, pour supposer que c’est le domino jaune qui a commis l’empoisonnement ?
— Tu m’interroges ! répliqua-t-il après un silence. Tu oses me défier !
— Je vous demande seulement de faire connaître ce qui vous porte à croire que le domino jaune est l’auteur de l’atroce tragédie qui vient de se passer.
— Tu es bien mon frère, n’est-ce pas ? s’écria-t-il avec rage. N’est-ce pas toi que je suis allé trouver dans le parc ? N’est-ce pas à toi que j’ai remis un domino jaune, afin de te fournir l’occasion d’approcher notre père et d’implorer ton pardon ? N’est-ce pas toi que j’ai conduit iusqu’à la porte de l’antichambre dans laquelle tu es entré, et d’où tu viens de sortir à l’instant même ?
— Hartley Benson, vous voulez savoir si c’est à moi que vous avez remis le domino? Oui. Vous voulez savoir si c’est moi que vous avez amené dans ce cabinet, avec les intentions que connaît votre conscience ? Oui. Maintenant, si c’est le domino jaune qui a versé le poison dans le vin de M. Benson, je suis seul coupable de ce crime, et sur moi seul repose toute la responsabilité, car, seul, durant cette nuit, depuis le moment où je vous ai rencontré dans le parc jusqu’à cet instant même, j’ai porté ce déguisement et je vais le prouver.
Ce mode d’attaque produisit l’effet que je désirais.
—Mais qui es-tu donc ? s’écria Hartley. Il faut que nous sachions qui est l’homme qui se joue ainsi de nous !
— Attendez ! repris-je. Attendez ! Tout d’abord, nous allons établir que je suis bien le domino jaune, qui, pendant toute la soirée, s’est promené dans les salons. Miss Benson, voulez-vous me permettre de vous demander quelles ont été vos paroles lorsque vous m’avez abordé ?
— Je ne me souviens plus exactement ; je vous ai dit, je crois, que j’étais bien heureuse de vous revoir, et que j’avais l’espoir que vous réussiriez.
— C’est cela ; et, sans vous répondre, j’ai serré votre main dans la mienne avec la certitude que vous étiez une amie, quoique vous n’eussiez pas prononcé le mot : déguisé.
— Oui, oui, tout cela est vrai, affirma la jeune fille en rougissant.
— Et nous, monsieur, poursuivis-je en m’adressant à M. Vanbilt. Que m’ayez-vous dit ? Comment avez-vous accueilli l’homme que vous supposiez être votre neveu ?
— J’ai dit : ‘Se déguiser, quand on a raison, conduit nécessairement à des malentendus.’
— Et à cette phrase ambiguë, j’ai répondu, vous devez vous en souvenir : ‘C’est vrai.’ Ces mots ont excité votre curiosité, et vous ont amené à me faire de singulières confidences. Je me tournai ensuite vers Edith, toute pâle et tremblante.
— Je n’essaierai pas, mademoiselle, lui déclarai-je, de répéter, ou de vous répéter les paroles que nous avons échangées, car, vous vous le rappelez, M. Hartley nous a interrompus presque immédiatement. Cependant vous reconnaîtrez, je pense, que je suis bien celui qui se tenait avec vous, il y a environ une heure, dans l’encoignure de l’une des fenêtres du salon ?
— Oui, c’est bien vous, dit-elle d’une voix ferme.
— À présent, continuai-je, laissez-moi demander à M. Hartley s’il se souvient des instructions qu’il m’a données en me remettant le domino.
— Elles étaient données à celui que je supposais être mon frère. Ah ! Ah ! Alors c’est à votre frère aussi que vous avez recommandé d’examiner un verre qui serait posé sur le bureau, en ajoutant que s’il ne s’y trouvait aucun reste de vin, cela prouve que M. Benson n’avait pas pris sa potion et allait revenir !
Hartley, comprenant qu’il était pris dans son propre piège, laissa échapper un juron, et voulut me sauter à la gorge.
— À bas cette défroque ! vociféra-t-il. Montrez-nous votre visage ! Je veux savoir qui vous êtes !
Mais je réussis à me débarrasser de lui et j’ajoutai froidement :
— Il est donc clairement démontré que je suis l’homme du domino jaune. Cela dit, regardez-moi tous et répondez : ai-je l’air d’un assassin ?
Et d’un geste rapide, j’enlevai mon masque et mon domino. Un cri de stupeur sortit de toutes les poitrines.
— Infâme ! Espion ! Vil coquin ! hurla Hartley. Ah ! Vous vous êtes introduit ici pour surprendre nos secrets de famille ! Je vais vous faire arrêter !
— Monsieur Benson, répliquai-je sévèrement ; tout cela est bel et bon, mais dans votre fureur, vous commettez une erreur. Vous m’appelez espion ? Parfait. Seulement, c’est au nom du gouvernement des États-Unis que j’exerce mon métier. Je suis, monsieur, inspecteur de la police de sûreté. C’est mon devoir de découvrir les crimes et de rechercher les assassins.
Et je le regardai bien en face. Hartley devint livide et baissa les yeux.
— Un inspecteur de la sûreté ! s’écria avec terreur Miss Carrie, en s’éloignant du frère dont, quelques heures auparavant, elle vantait la noblesse et la bonté.
— Oui, répondis-je. Maintenant, comment suis-je ici ? Comment ai-je été le témoin de la mort de M. Benson ? Comment ai-je appris vos secrets de famille ? Tout cela importe peu. Il suffit de vous apprendre que, depuis plus d’une heure, je suis caché là derrière ce rideau. J’ai entendu l’exclamation de Jean, sur le balcon ; j’ai vu M. Benson sortir de sa chambre, venir, ici, vider son verre, et tomber inanimé aux pieds de son fils et de sa fille. Devant la justice, je suis prêt à affirmer que si M. Benson a bu le vin empoisonné contenu dans le flacon, c’est parce que le fatal mélange avait été préparé à l’avance. Ce poison, qui l’a placé sur la table ? Vous devez le savoir. Quant à moi, ma mission est terminée.
Et faisant un salut, je me dirigeai vers la porte. Miss Carrie m’arrêta.
— Ne partez pas, supplia-t-elle, avant de me dire où est Joe, mon pauvre frère.
— Il n’a rien à faire avec ma présence ici, et nous sommes absolument étrangers l’un à l’autre. Votre frère Joe…
— Me voici ! dit une voix derrière moi.
Et un beau garçon avança dans la chambre. C’était le jeune inconnu qui, le matin même, était venu au bureau de poste réclamer une lettre adressée aux initiales X Y Z ! Hartley ! Carrie ? Edith ! s’écria-t-il. Que viens-je d’apprendre ? Mon père est mort ! Et au lieu de m’appeler auprès de lui, vous me laissez errer dans le parc ! Est ce là, Hartley, ce que tu m’as promis ? Cassie, est-ce là une preuve de ton affection ?
— Joe, mon cher Joe, ne nous fais pas de reproches, répondit sa sœur. Nous pensions que tu étais ici, car il y avait un homme qui te ressemblait. Le voici. C’est à lui que nous avions remis le domino et…
— Qu’est-ce que cela signifie ? l’interrompit, d’un ton menaçant, le jeune homme en me dévisageant.
— Cela signifie, répondis-je, que votre frère est un misérable.
— Mon Dieu !
Et il s’approcha d’Hartley, consterné.
— Monsieur, dis-je en m’adressant à M. Vanbilt, profondément troublé, ne croyez-vous pas qu’il serait utile de répéter à haute voix ce que, pendant la fête, vous m’avez dit à voix basse ? Regardez vos neveux ! Vos soupçons trouvent leur confirmation dans l’attitude fière et franche de l’un, dans l’affaissement physique et moral de l’autre.
Se levant vivement, le brave homme se plaça entre les deux frères.
—Joe, dit-il, voilà trois années que le soupçon t’accable. Alors que ton père t’accusait d’une action odieuse, tu as résolument refusé de te justifier ; et pourtant, ta fiancée, pour devenir ta femme, attendait l’heure où ton innocence serait établie. Aux yeux de la famille, ce silence signifiait que tu étais coupable ; mais, pour Edith et pour moi, c’était la preuve d’un dévouement sublime. Voyons, Joe, dis-moi, avions-nous raison ? Le père, que tu as tant aimé et aussi tant redouté, est mort. Parle ! Est-ce toi qui as dérobé les valeurs retrouvées dans ton armoire ?
— Que mon frère réponde, fit le jeune homme, extrêmement troublé.
— Ton frère se taira ; c’est à toi de parler. Es-tu coupable, oui ou non ?
— Non, dit Joe simplement.
— Ah ! Je le savais bien, s’écria Edith rayonnante.
Et elle et Carrie se jetèrent dans ses bras. Ce spectacle rendit Hartley fou. Il poussa une sorte de rugissement horrible, à entendre.
— Carrie ! Edith ! s’écria-t-il. Allez-vous me renier parce que l’on m’accuse sans preuves ? Ma sœur, toi qui as toujours eu confiance en moi, vas-tu m’abandonner parce qu’un misérable espion et le plus lâche des frères se sont entendus pour me perdre ?
Carrie secoua la tête sans mot dire, et Edith ne voyait plus que le fiancé qui lui était rendu. C’en était trop pour Hartley. Avec un cri de rage et de désespoir, il s’empara d’une chaise et se mit à la brandir.
— Fous ! Imbéciles ! poursuivit-il avec frénésie.
Mais, en rencontrant mon regard, il pâlit, comme s’il prévoyait le sort qui l’attendait. Au bout d’un instant, il reprit :
— Ah ! Vous triomphez déjà ! Mais j’ai encore un mot à dire ; lorsqu’il sera prononcé, nous verrons si mon frère se réjouira de sa victoire ! »
Faisant le moulinet avec la chaise, il se fraya un passage et s’enfuit par la porte du vestibule. Nous demeurâmes stupéfaits ; puis, sa sœur poussa un cri perçant et se précipita sur les pas d’Hartley. J’allais étendre la main pour l’arrêter, quand nous entendîmes la détonation, d’un coup de revolver. Le dernier mot de la tragédie venait d’être dit !
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Les contrefacteurs de billets furent découverts et arrêtés quelques semaines plus tard, par l’habileté de mes collègues.



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