L’À-côté de la question, John Dickson Carr
- 10 mars
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Retrouvez sur notre site quatre nouvelles de l'écrivain américain John Dickson Carr, le grand spécialiste du crime impossible, soit le crime en chambre close !
The wrong problem a été publié pour la première fois dans Ellery Queen’s Mystery Magazine, en juillet 1942, puis en traduction française, sous le titre L’À-côté de la question, dans le troisième numéro de Mystère Magazine, en mars 1948.

On parle encore, au Club des Inspecteurs, du jour où le Dr Fell alla se promener dans la vallée du Somerset, de l’homme avec qui il bavarda, au crépuscule, près du lac, et du meurtre qui, en quelque sorte, sembla à cet endroit surgir des eaux. La vérité sur ce crime est connue depuis longtemps, mais il y a encore une question qui reste à élucider…
Le village de Grayling Dene était situé à un mille, du côté du couchant. Et les fenêtres de derrière de la maison donnaient sur ce village. C’était une grande maison à pignons, en briques rouges, logée dans un creux de la colline aux pentes couvertes de broussailles. Ses briques avaient pris les tons sombres de certains tableaux anciens. Aucune lumière ne brillait derrière les fenêtres, bien que les pelouses fussent parfaitement entretenues et les haies soigneusement taillées.
Derrière la maison, un long miroir d’eau scintillait au soleil : un lac de quelque cinquante mètres de large, s’étendant presque jusque sous les fenêtres. En son milieu, sur une île artificielle, on apercevait un pavillon d’été. Une légère brise venait de s’élever, malgré la chaleur, et la vallée s’animait du bruissement de milliers de feuilles. Les dernières lueurs du jour permettaient de distinguer que toutes les fenêtres de la maison avaient des petits carreaux en losanges. Une seule, tout en haut, sous le pignon, faisait exception ; elle donnait sur la route de Grayling Dene et était garnie de barreaux.
La nuit était presque tombée, lorsque deux hommes apparurent en haut de la colline et descendirent le sentier. L’un était grand et maigre ; l’autre, qui portait un chapeau à large bord, était extrêmement gros et d’une taille imposante, mais sa silhouette, ainsi découpée sur le ciel, paraissait plus immense encore avec la grande cape sombre qui flottait derrière lui. Malgré la distance, on entendait le rire sonore qui faisait tressaillir son double menton et gonflait les plis de son gilet. Les deux promeneurs étaient engagés, selon leur habitude, dans une vive discussion. De temps en temps, le plus grand s’arrêtait et proférait quelques mots d’un ton oratoire, tout en faisant tournoyer sa canne. Mais quand ils arrivèrent près du lac et de la maison obscure, ils s’arrêtèrent tous les deux.
« Tenez, voilà un exemple, dit le commissaire Hadley. Vous pourrez dire ce que vous voudrez, c’est vraiment trop isolé ! J’aime mieux la ville...
— Nous ne sommes pas seuls » l’interrompit le Dr Fell.
L’endroit semblait tellement abandonné, qu’Hadley sursauta quand il aperçut un homme, debout au bord du lac. À la lueur rougeâtre reflétée par les eaux, ils virent qu’il était de petite taille, vêtu d’un costume foncé très soigné et d’un chapeau de toile blanche. Il semblait se pencher en avant pour chercher à distinguer quelque chose, de l’autre côté du lac. Le vent se remit à bruire et il se retourna.
« Je ne vois pas de cygnes, dit-il. Est-ce que vous en voyez ?
Il n’y avait rien sur l’eau tranquille.
— Non, dit le Dr Fell, d’un ton grave. Est-ce qu’il devrait y en avoir ?
— Il devrait y en avoir un, aquiesça le petit homme. Mort. Avec du sang sur le cou. En train de flotter, là-bas.
— Tué ? demanda le Dr Fell, après un silence.
Il reconnut, par la suite, que c’était une étrange question, mais qu’elle lui avait paru appropriée à l’heure crépusculaire.
— Oh oui, répondit le petit homme. Tué, comme les autres... Comme les êtres humains. Œil, oreille, gorge ! Je devrais plutôt dire : oreille, œil, gorge, pour respecter l’ordre chronologique.
Hadley demanda d’un ton un peu sec :
— J’espère que nous n’avons pas pénétré dans une propriété privée ? Nous savions bien que ce domaine était clos, mais on nous avait dit que les propriétaires étaient absents et ne verraient pas d’objection à ce que nous coupions par là. Fell, ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux...
— Je m’excuse, dit le petit homme d’une voix si calme et assurée, qu’Hadley se tourna de nouveau vers lui.
Autant qu’ils pouvaient en juger dans l’obscurité, il avait un bon visage paisible, presque ascétique, et il souriait.
— Je m’excuse, répéta-t-il d’une voix curieusement humble, je n’aurais pas dû dire cela. Vous voyez, j’ai vécu trop longtemps avec ces souvenirs. Il y a trente ans que j’essaye de trouver la véritable explication. Pour ce qui est de votre passage par ce raccourci, si vous avez pénétré dans une propriété privée, elle ne m’appartient pas, en tout cas, bien que j’y aie vécu, autrefois. Il y a, ou tout au moins, il y avait un banc, par ici. Puis-je vous retenir un instant ?
Hadley ne put comprendre, par la suite, comment cela se fit, mais tel était le pouvoir ensorceleur du lieu, de l’heure, ou même du petit homme grave, à l’air sincère et au chapeau de toile blanche, que, tout à coup, ils se trouvèrent là, à l’écouter, tandis qu’assis sur une chaise de fer rouillé, au bord du lac qui s’assombrissait, il parlait en fixant le bout de ses doigts.
— Je m’appelle Joseph Lessing, dit-il de son ton humble. Si vous n’avez jamais entendu parler de moi, je pense que vous n’avez pas connu non plus mon beau-père, le mari de ma mère ; c’était autrefois un spécialiste renommé des yeux-gorge-oreilles : le Dr Harvey Lessing. En ce temps-là, la famille venait toujours ici, pendant les vacances d’été. C’est assez difficile d’exposer clairement des détails biographiques. Le mieux serait peut-être que je vous donne les dates... comme si tout cela avait vraiment de l’importance, une importance historique.
Nous étions quatre enfants. Trois étaient les enfants du Dr Lessing et de sa première femme, morte en 1899, moi, j’étais son beau-fils. Il avait épousé ma mère alors que j’avais 17 ans, en 1901. Je dois vous dire qu’elle est morte trois ans plus tard. Le Dr Lessing était un homme charmant, mais il n’a pas eu de chance avec ses femmes.
Le petit homme eut un sourire triste.
Nous formions une famille normale et heureuse, malgré le cynisme de Brownrigg. Brownrigg était l’aîné. La spécialité yeux-gorge-oreilles nous poursuivait : il était dentiste. Je crois qu’il est mort, maintenant. C’était un homme solidement bâti, toujours souriant, avec un teint pâle qui me faisait penser à du beurre frais. C’était un athlète monté en graine. Il proclamait toujours qu’il pouvait arracher les dents avec ses doigts. Soit dit en passant, il aimait beaucoup les noisettes. Je le revois toujours à table, entre deux chandeliers d’argent, souriant, devant une assiette pleine de coquilles de noisettes, le casse-noix à la main.
Le deuxième enfant était Harvey junior. Le nom de ‘junior’ lui allait bien, il était du type bon enfant, vif, haut en couleur et charmant. Il ne s’asseyait jamais sans commencer par tourner sa chaise du mauvais côté, il disait toujours : ‘Oh, mes amis !’ quand il entrait dans une pièce et ne fermait jamais la porte en en sortant, afin de pouvoir y revenir. Il était pour ainsi dire tout le temps sur l’eau. Nous avions un skiff et un punt sur notre petit lac - on ne le dirait pas, mais il a dix pieds de profondeur -. Quand il se servait d’un des bateaux, Junior s’habillait aussi magnifiquement que s’il allait sur la Tamise : il mettait un blazer à raies blanches et rouges et un de ces chapeaux de paille qu’on appelait ‘boaters’.
Je vous disais qu’il était tout le temps sur l’eau, mais pas après le thé, naturellement. À cette heure-là, le Dr Lessing allait faire la sieste dans le pavillon d’été.
Le pavillon d’été, qui disparaissait sous les vignes, était maintenant à peu près invisible, mais ils le regardèrent tous, très évocateur au milieu de son lac…
Le troisième enfant était une fille : Martha. Elle avait presque mon âge et je l’aimais beaucoup.
Joseph Lessing serra ses mains l’une contre l’autre.
Je n’ai pas l’intention de vous raconter une histoire d’amour sans intérêt, messieurs, dit-il. Martha était fiancée avec un jeune officier qui se trouvait dans un régiment de ligne, et elle l’attendait d’un jour à l’autre quand... tout arriva. Il s’appelait Arthur Somers. Je le connaissais bien, c’était moi son confident, dans la famille.
L’été était particulièrement chaud et agréable. Cet endroit avait à peu près le même aspect que maintenant ; il était seulement plus vert, alors. J’y venais avec plaisir, content de m’échapper de la ville. En raison de l’amour du Dr Lessing pour les occupations ‘utiles’, je travaillais au rayon d’optique d’un bijoutier. J’ai toujours été très adroit de mes mains. Sans doute, étais-je assez hargneux et méfiant, mais tout le monde fut très bon pour moi après la mort de ma mère - sauf, peut-être cette face-de-beurre-frais de Brownrigg -. Mais, pour moi, tout cet été est centré autour de Martha, avec ses cheveux bruns relevés au sommet de la tête et sa robe blanche à manches, jouant au croquet en riant, sur une pelouse bien verte.
Je vous ai dit qu’il y a longtemps de cela…
Le quinze août, après-midi, nous avions tous projeté de sortir. Brownrigg lui-même avait l’intention d’aller se promener, après une espèce de déjeuner-goûter que nous avions pris à deux heures. Regardez à votre droite, messieurs. Vous voyez cette baie qui surplombe le lac au milieu de la maison ? C’est là que la table était mise.
Le Dr Lessing s’est levé le premier. Il partait de bonne heure pour aller faire la sieste dans le pavillon d’été. L’après-midi était très chaude, et la chaleur vous endormait comme le ferait le ronronnement d’une tondeuse de gazon. Le soleil cuisait les vieilles briques et faisait flamboyer la surface du lac. Le punt et le bateau à rames étaient amarrés au bord du lac, à une sorte de ponton miniature que Junior avait fabriqué, à peu près à l’endroit où nous sommes assis maintenant.
À travers les fenêtres ouvertes, nous pouvions tous voir le Dr Lessing descendre vers le ponton, sa calvitie luisant au soleil. Il portait un oreiller dans une main et un livre dans l’autre. Il prit le bateau à rames : il n’avait jamais été capable de manœuvrer correctement le punt, et il craignait de porter atteinte à sa dignité en s’exerçant.
Martha est sortie la deuxième. Elle s’est échappée en riant, comme d’habitude. Puis Junior a dit ‘Salut, les amis’, ou je ne sais quelle expression à la mode à ce moment-là, et s’est éloigné à grands pas, en laissant la porte ouverte derrière lui. Je suis parti peu après. Junior avait demandé à Brownrigg s’il avait l’intention de sortir, et ce dernier lui avait dit que oui ; mais il est resté paresseusement, devant un tas de coquilles de noisettes. Il s’est seulement un peu éloigné de la table, pour ne pas rester au soleil et il a flâné là toute l’après- midi, à regarder le lac.
Ce que Brownrigg a pu dire ou penser pouvait très bien ne pas avoir d’importance, naturellement, mais il se trouve qu’un jardinier du nom de Robinson, s’était mis dans la tête de tailler quelques haies, de ce côté de la maison. De là, il avait vue sur tout le lac et, de toute l’après-midi, rien n’a bougé. Comme vous pouvez vous en rendre compte, le pavillon d’été a deux portes : l’une qui donne sur la maison, l’autre, de l’autre côté. Ces deux ouvertures étaient voilées par des stores rayés rouge et blanc, comme le blazer de Junior, si bien qu’on ne pouvait pas voir à l’intérieur. Mais durant toute l’après-midi, rien n’a remué autour du pavillon, qui se détachait, au-dessus du lac, contre ce bouquet d’arbres, de l’autre côté de l’eau. Aucun bateau n’est sorti. Personne n’est allé se baigner. Il n’y avait pas une ride sur l’eau, à part celles que pouvaient faire les cygnes - nous en avions deux -, ou la source qui alimentait le lac.
À six heures, nous étions tous de retour à la maison. Quand les rayons du soleil baissèrent, je me rappelle que quelque chose, dans le vide de l’après-midi, a commencé à nous inquiéter. Le Dr Lessing aurait dû être là, à demander je ne sais quoi, comme il le faisait toujours. Il n’était pas là.
Nous l’avons appelé à grands cris, mais il n’a pas répondu. Le bateau à rames était toujours amarré près du pavillon d’été. Alors, Brownrigg, de son ton détaché, m’a dit d’aller le réveiller. Je lui ai fait remarquer qu’il n’y avait que le punt, que je n’étais pas doué du tout pour ce genre de sport et que chaque fois que j’essayais je ne réussissais qu’à tourner en rond ou à faire chavirer le bateau. Mais Junior a dit : ‘ Viens mon vieux, il faut que tu apprennes, je vais te donner un coup de main.’
Je n’oublierai jamais le temps que nous avons mis à traverser, moi maniant la perche et zigzaguant, Junior m’aidant tant bien que mal.
Le Dr Lessing était confortablement couché sur le côté gauche, presque à plat ventre, sur une chaise longue en osier. Il avait la figure enfouie dans son oreiller, sa main droite, pendante, sur le plancher, un doigt encore entre les pages de Trois hommes dans un bateau, tombé à côté de lui. Nous avons tout de suite remarqué qu’il y avait du... que quelque chose était sorti de son oreille. Nous n’en savions pas plus, sinon qu’il était mort.
L’arme n’a jamais été retrouvée. Il était mort dans son sommeil. Le médecin nous a dit, par la suite, que la blessure avait été faite par un instrument rond et pointu - plus gros qu’une épingle à chapeau, mais plus mince qu’une mine de crayon - que l’on avait introduit dans le cerveau par l’oreille droite.
Joseph Lessing s’interrompit. Une forte brise s’éleva dans les arbres, de l’autre côté du lac et leurs cimes s’agitèrent sous la clarté des étoiles. Assis sur sa chaise rouillée, le petit homme hochait la tête. Ils voyaient remuer son chapeau blanc.
— Oui ? encouragea le Dr Fell d’un ton presque indifférent.
Le Dr Fell avait l’allure d’un brigand, avec sa cape et son chapeau à large bord. Il semblait contempler Lessing curiosité, par-dessus ses lunettes.
— Et qui a-t-on soupçonné ?
— Moi… répondit le petit homme. Vous comprenez, continua-t-il de son ton humble, j’étais le seul du groupe à savoir nager. C’était mon unique talent. Il fait trop noir pour vous faire la démonstration maintenant, mais j’ai gagné une petite médaille grâce à cela, et je l’ai gardée à ma chaîne de montre depuis l’enfance.
— Mais vous avez dit, s’écria Hadley, que personne...
— Je vais vous expliquer, répondit l’autre, si vous ne m’interrompez pas… Naturellement, la police a cru que le motif du crime était l’argent. Le Dr Lessing était riche, et son argent devait être réparti à peu près également entre nous tous. Je vous ai dit qu’il avait toujours été très bon pour moi.
Ils ont d’abord essayé de découvrir où chacun de nous avait passé l’après-midi. Brownrigg était resté, ou disait qu’il était resté, dans la salle à manger. Le jardinier pouvait témoigner que ni lui, ni un autre, n’avait été sur le lac. Martha - c’était ridicule, évidemment, mais ils ont aussi questionné Martha -, avait été avec une de ses amies - j’ai oublié son nom -, qui était venue la prendre en phaéton, pour jouer au croquet. Junior n’avait pas d’alibi, puisqu’il s’était promené dans la campagne. Mais, ajouta Lessing avec simplicité, tout le monde savait qu’il n’était pas capable d’une chose pareille. C’était moi le suspect, la bête noire, et je dois avouer que j’étais un garçon sarcastique et déplaisant.
Voilà pourquoi l’inspecteur Deering a pensé que c’était moi qui avais commis le meurtre. J’avais commencé par m’assurer, selon lui, qu’il n’y aurait personne à la maison, cette après-midi-là. De cette façon, quand on viendrait à découvrir le crime, tout le monde supposerait que le meurtrier avait simplement traversé en punt et était reparti. Tout le monde savait que j’étais incapable de manœuvrer un punt seul, vous comprenez ?
Et puis, l’inspecteur a pensé ensuite que j’avais été de l’autre côté du lac, près du bouquet d’arbres qui se trouve en ligne droite avec le pavillon d’été et la fenêtre de la salle à manger. Ce n’est pas profond là-bas, et il y a des roseaux. Il a pensé que j’avais un costume de bain sous mes vêtements, que je m’étais glissé dans l’eau, à l’abri des roseaux, et que j’avais simplement nagé sous l’eau jusqu’au pavillon.
Vingt mètres sous l’eau, je reconnais que ce n’est pas grand chose pour un bon nageur. Ils ont supposé que Brownrigg ne pouvait pas me voir sortir de l’eau, parce qu’il y avait le pavillon entre lui et moi. Robinson voyait tout le lac, sauf cet espace, derrière le pavillon. Je ne pouvais pas les voir non plus, de mon côté. Ils ont pensé que je m’étais glissé sous le store, avec l’arme dans mon costume de bain. Les traces d’humidité que je pouvais laisser auraient vite disparu, par cette chaleur. C’est ainsi, je suppose, qu’ils ont pensé que j’avais tué le vieil homme qui avait été bon pour moi.
Le ton de Joseph Lessing devint pétulant, et exprima l’étonnement.
— Je leur ai dit que ce n’était pas moi, continua-t-il, sur un ton plein d’espoir. Je leur ai répété et répété, sans cesse. Mais je ne pense pas qu’ils m’aient cru. C’est pour cela que je me suis demandé durant toutes ces années...
Ce fut une idée de Brownrigg. Ils m’ont fait comparaître devant une espèce de conseil de famille, réuni dans la bibliothèque, comme si j’avais volé des confitures. Martha pleurait, mais je crois seulement que c’était de peur. Elle ne supportait jamais bien les épreuves : elle avait des crises de larmes et de mauvaise humeur. Il faut avouer que la pensée d’un meurtrier qui s’approche de vous pendant que vous dormez, aux heures de grande chaleur, n’a rien de bien agréable. Junior, le brave garçon, essaya de prendre ma défense et de leur demander de jouer franc jeu, mais je devinais bien ses pensées.
Brownrigg présidait d’un air doucereux et riait dans sa barbe.
‘Nous devons ou bien admettre que tu l’as tué, dit-il, ou croire alors à une intervention surnaturelle. Le lac est-il hanté ? Non. Je crois que nous pouvons, sans hésitation, écarter cette hypothèse.
Il a pointé son doigt vers moi et a ajouté :
‘Sale petit serpent, tu es paresseux comme pas un et tu voulais son argent.’
Mais, voyez-vous, je les tenais par un bon moyen... et je m’en suis servi. Je reconnais que ce n’était peut-être pas un moyen très honnête, mais je cherchais à prouver mon innocence et tout le monde vous dira qu’il faut combattre le diable avec ses propres armes. Quand je leur dévoilai ce moyen de défense, le double menton de Brownrigg lui-même en trembla. Brownrigg était dentiste ; Harvey étudiait la médecine. Quel était-ce ce moyen ? C’est là toute l’histoire…
Mais ce n’était pas ce que pouvait penser la famille, que j’avais à redouter le plus, c’était ce que pensait l’inspecteur Deering. On ne m’arrêta pas tout de suite, parce qu’il n’y avait pas assez de preuves, mais toutes les nuits, je me disais que ce serait pour le lendemain. Il fit très chaud durant les journées qui suivirent. Les obsèques et la suspicion qui pesait produisait le même effet que des sous-vêtements de laine par une chaleur accablante.
Les accès de mauvaise humeur de Martha finirent par énerver jusqu’à Junior. Un jour j’ai cru que Brownrigg allait la frapper. Elle ressentait désespérément le besoin de la présence de son fiancé, Arthur Somers, mais il avait beau écrire qu’il allait arriver d’un jour à l’autre, il ne réussissait pas à se faire accorder une permission par son colonel.
Et de nouveaux événements vinrent troubler le lac… Regardez la maison, messieurs. Je ne sais pas s’il fait assez jour pour que vous puissiez la voir d’ici ? Regardez bien. Vous distinguez la plus haute fenêtre, celle du pignon ?
Il y eut un silence, peuplé par le bruissement des feuilles.
— Elle a des barreaux, dit Hadley.
— Oui, aquiesça le petit homme. Il faut que je vous décrive la chambre. C’est une petite pièce carrée. Elle a une porte et une fenêtre. À l’époque dont je parle, il n’y restait plus aucun meuble. On les avait enlevés, quelques années auparavant, parce que c’étaient des meubles d’un genre très spécial. Depuis, elle était restée fermée. La clef était dans une boîte, dans la chambre du Dr Lessing, mais naturellement, personne n’allait là-haut.
Une des épouses du Dr Lessing y était morte dans des conditions particulières. Je vous ai dit qu’il n’avait pas de chance avec ses femmes. On n’avait même pas osé laisser une fenêtre vitrée dans cette pièce.
Le petit homme craqua vivement une allumette. La flamme sembla un instant rapprocher son visage d’eux, dans les ténèbres. Ils virent qu’il tenait une pipe dans la main gauche, mais à part cela ils ne firent qu’apercevoir ses yeux, levés vers eux, et ses longs cheveux blanchissants, si raides qu’ils semblaient passés à la chaux.
Le 22 août après-midi, nous avons eu la visite inattendue du notaire de la famille. Il n’y avait personne pour le recevoir, en dehors de moi. Brownrigg s’était enfermé dans sa chambre, sur le devant de la maison, avec une bouteille de whisky : il était ivre ou prétendait l’être. Junior était sorti. Nous essayions tous de nous occuper l’esprit depuis une semaine, mais Junior ne pouvait pas faire de bateau, ni moi bricoler dans mon atelier : on considérait cela comme inconvenant. Je crois que ce que l’on considérait comme le plus convenable était de s’enivrer. Depuis quelques jours, Martha n’était pas bien. Elle n’était pas assez malade pour se coucher, mais restait étendue sur une chaise longue, dans sa chambre.
J’ai été jeter un coup d’œil dans cette pièce, avant de descendre pour accueillir le notaire. Les volets et les doubles rideaux de velours étaient fermés, par décence, comme dans toutes les chambres. Vous pouvez imaginer quelle chaleur il faisait. Martha était étendue, un flacon de sels à la main et une lampe à globe était allumée sur une petite table ronde à côté d’elle. Je me rappelle que sa robe blanche semblait empesée, ses cheveux étaient relevés sur le sommet de sa tête et elle portait une petite montre en or sur la poitrine. Ses paupières étaient tellement bouffies qu’elles lui donnaient l’air oriental. Quand je lui ai demandé comment elle allait, elle s’est mise à pleurer et m’a envoyé un livre à la tête. Je l’ai laissée et suis descendu.
J’étais en train de bavarder avec le notaire, quand la chose arriva. Nous étions dans la bibliothèque qui se trouve sur le devant de la maison et nous ne pouvions donc pas entendre distinctement. Mais nous avons entendu quelque chose. C’est pour cela que nous sommes montés ; le notaire lui-même a couru. Martha n’était pas dans sa chambre. La porte des combles, restée ouverte, nous fit comprendre où elle se trouvait.
Il faisait une chaleur encore plus accablante, là-haut, sous le toit. La porte de la chambre aux barreaux était entrouverte. Une femme de chambre - elle s’appelait Jane Dawson, je crois -, se tenait à l’entrée appuyée contre le chambranle, tremblant jusqu’aux rubans de son bonnet. Les mots se figeaient sur ses lèvres, mais elle montrait du doigt l’intérieur.
Je vous ai déjà dit que c’était une petite chambre marron, vide et sale. Le soleil couchant rougeoyait à travers la fenêtre et l’ombre des barreaux rayait la robe blanche de Martha. Elle était presque au milieu de la pièce, les jambes tordues sous son corps, comme si elle avait pivoté sur elle-même avant de tomber. Je l’ai relevée et j’ai essayé de lui parler, mais on lui avait planté une espèce de pointe, un peu plus grosse qu’une épingle à chapeau, droit dans le cerveau, à travers l’œil droit. Et pourtant il n’y avait personne d’autre dans la chambre.
La femme de chambre a raconté les faits en toute sincérité. Elle avait vu Martha sortir de la chambre du Dr Lessing, en bas. Elle courait, courait aussi vite que le lui permettaient ses jupes ; elle trébucha une fois, et la femme de chambre crut voir qu’elle sanglotait. Elle dit que Martha s’est précipitée vers la porte des combles, comme si le diable la poursuivait. Jane Dawson qui ne souhaitait rien moins que de rester seule dans l’antichambre obscure, la suivit. Elle a vu Martha monter, et ouvrir la serrure de la porte de la petite chambre marron. Elle s’est précipitée à l’intérieur et la femme de chambre a pensé qu’elle n’avait pas essayé de refermer la porte, mais que celle-ci avait claqué toute seule derrière elle. Vous comprenez ? Quelle que soit la raison qui avait effrayé Martha, Jane Dawson n’a pas osé entrer derrière elle, tout au moins pendant quelques secondes, et, après il était trop tard. Elle fut incapable, ensuite, de définir quelle sorte de cri poussa Martha. Ce fut, en tout cas, un cri qui chassa les oiseaux effarés des vignes et fit fuir les cygnes sur le lac. Mais, elle s’est ressaisie bientôt suffisamment pour pousser la porte du doigt, et jeter un coup d’œil à l’intérieur. À part Martha, il n’y avait personne dans la chambre.
- Vous pensez si nous nous regardâmes tous les trois, perplexes. -
Rien ne put modifier le récit de la femme de chambre, et nous savions tous que c’était un témoin digne de foi. La police elle-même ne mit pas ses dires en doute. Elle affirma qu’elle avait vu Martha entrer dans la chambre et que personne n’en était sorti. Elle n’avait pas quitté la porte des yeux. Et pourtant, quand elle avait jeté un coup d’œil à l’intérieur, pour voir ce qui s’était passé, il n’y avait personne dans la chambre, hormis Martha. Il était facile de s’en rendre compte, puisqu’on ne pouvait se cacher nulle part. Pouvait-elle avoir été aveuglée par le soleil ? Non. Quelqu’un avait-il pu se glisser à côté d’elle ? Non. À cette question, elle agita la tête avec une telle véhémence, en signe de dénégation, qu’elle en défit presque son chignon.
La fenêtre était inaccessible, j’ai à peine besoin de vous le dire. D’ailleurs, ses barreaux étaient solidement scellés, et ils n’étaient séparés l’un de l’autre que par la largeur d’une main. Il n’y avait pas d’autre issue que par la porte ou la fenêtre, et celle-ci ne comportait aucun... comment dirais-je... aucun mécanisme. Notre ami, l’inspecteur Deering, s’en est assuré.
Il y a une chose que je dois vous signaler, je crois, le plancher de la chambre était d’une propreté impeccable ; la robe de Martha étendue à nos pieds, n’était presque pas salie par la poussière, elle était aussi blanche que son visage.
Ce meurtre était inconcevable. Je ne veux pas dire seulement qu’il était inconcevable en raison de ses circonstances matérielles, mais aussi que cela paraissait incroyable de voir Martha morte... un jour de vacances. Peut-être nous paraissait-elle d’autant plus morte, que nous ne l’avions jamais vraiment connue de son vivant. Martha, c’était, pour moi tout au moins, un éclat de rire, des yeux marrons, quelques attitudes de coquette. Son absence était plus sensible que ne l’eût été celle d’une personne plus pleinement vivante. Et tout cela pendant les vacances, avec ce soleil brûlant et le filet du tennis prêt à être tendu !
Dans la soirée, je suis allé me promener le long du lac, au crépuscule, avec Junior. Il essaya d’exprimer ce que nous ressentions, il semblait abasourdi. Il ne savait pas pourquoi Martha avait été dans cette petite chambre et se le demandait sans cesse. Il ne semblait même pas pouvoir se mettre dans la tête que nos vacances se trouvaient interrompues, moins encore qu’elles l’étaient à cause du meurtre de son père et de sa sœur.
Un reflet rouge luisait sur le lac, les arbres se dessinaient sur le ciel de l’autre côté, comme de la dentelle noire et nous nous dirigions vers le boqueteau, près des roseaux. Ce que je revois le plus nettement, c’est la figure de Junior. Il portait son chapeau en arrière, comme d’habitude, et regardait fixement au delà des roseaux, vers l’endroit où l’eau clapote légèrement, comme si le lac était le mauvais génie qui détenait le secret de ces crimes. Quand il parla, je reconnus à peine sa voix.
‘Mon Dieu, s’écria-t-il, il y a vraiment quelque chose dans l’air !’
Quelque chose de blanc, avec une sorte de bec décoloré, flottait près des roseaux, en tournant lentement : c’était une tête de cygne, et l’oiseau était mort, une profonde blessure en travers du cou. Nous l’avons repêché à l’aide d’une gaffe, expliqua le petit homme. Et après ces mots, il se tut.
Sur le long banc de fer, la cape du Dr Fell bougea un peu ; Hadley entendit son compagnon siffler d’une colère froide, comme une marmite d’eau en train de bouillir.
— C’est bien ce que je pensais, grommela le Dr Fell.
Puis il ajouta d’un ton plus sec :
— Dites-moi, en voilà assez de toutes ces histoires !
— Je vous demande pardon ? s’étonna Joseph Lessing.
— Si vous me le permettez, continua le Dr Fell - et Hadley raconta par la suite qu’il n’avait jamais éprouvé plus de plaisir à voir tournoyer la canne de Fell ou à entendre sa voix s’enfler pour entamer une discussion -. Si vous me le permettez, je voudrais vous poser une question. Me jureriez-vous par tout ce que vous avez de sacré - s’il est pour vous, au monde, quelque chose de sacré, ce dont je doute -, que vous ne connaissez pas la véritable explication de ce problème ?
— Oui, répondit gravement l’autre en inclinant la tête.
Pendant un instant, le Dr Fell resta silencieux. Puis il reprit :
— Alors, je vais vous poser une autre question. Avez-vous jamais lancé une flèche en l’air ?
Hadley se retourna :
— C’est une histoire de sorcier africain ? demanda-t-il. Allons, vous ne pensez tout de même pas que cette jeune fille a été tuée par quelqu’un qui aurait lancé une flèche ?
— Oh, non…, répondit le Dr Fell, songeur, en regardant Lessing. Je parlais au sens figuré. Avez-vous jamais jeté une pierre quand vous étiez petit garçon ? Pas en visant quelqu’un, mais pour le simple plaisir d’envoyer cette pierre en l’air ? Avez-vous jamais grimpé aux arbres ? Aimiez-vous jouer aux pirates, vous déguiser et brandir une épée ? Je pense que non. Voilà pourquoi vous vivez dans ce monde lugubre, sans lumière, voilà pourquoi vous méprisez les beaux sentiments, le bon whisky et toutes les plus nobles choses de ce monde, et voilà aussi pourquoi vous ne voyez pas tout ce qu’il y a d’invraisemblable dans cette histoire.
D’abord, les oiseaux ne s’envolent pas des vignes parce que quelqu’un pousse un cri. Avec Junior qui passait son temps à courir et à crier alentour, j’imagine qu’ils commençaient à y être habitués. Les cygnes s’enfuient encore moins à tire-d’aile pour un hurlement poussé au loin : ils sont absolument dépourvus de sensibilité. Mais avez- vous jamais vu un petit garçon jeter une pierre contre un mur ? Avez- vous jamais vu un petit garçon jeter une pierre dans l’eau ? Les oiseaux et les cygnes n’auraient été réellement effrayés que si quelque chose avait frappé à la fois le mur et la surface de l’eau : quelque chose, en somme, qui serait tombé de cette fenêtre à barreaux.
Autre point : les femmes effrayées n’ont pas l’habitude de se réfugier sous les combles, surtout lorsque ces combles sont associés à de tels souvenirs. Elles vont en bas, où elles peuvent trouver protection. Ce n’était pas la peur qui poussait Martha Lessing. Elle avait une raison pour aller là-haut. Laquelle ? Elle ne pouvait pas aller y chercher quelque chose, puisqu’il n’y avait rien dans la chambre. Que pouvait-elle avoir en tête ? À notre connaissance, la seule pensée qui la hantait était un désir frénétique de voir son fiancé. Elle l’attendait depuis des semaines. Cette chambre a quelque chose de particulier : sa fenêtre est la plus haute de la maison, et la seule d’où la vue s’étende sur toute la route qui mène au village.
Supposez que quelqu’un lui ait dit qu’il croyait - qu’il croyait seulement -, avoir aperçu Arthur Somers sur la route du village, que c’était tout au loin et qu’il pouvait naturellement s’être trompé, mais... Le piège était tendu, vous comprenez.
Martha Lessing ne prit que le temps d’aller chercher la clef enfermée dans la boîte de la chambre de son père, en sanglotant de soulagement. Mais quand elle parvint dans la pièce d’en haut, un soleil aveuglant entrait par la fenêtre et la route du village était loin. C’est là, je crois qu’était le piège, car, sur le rebord de la fenêtre de cette pièce, où personne n’entrait jamais, et que quelqu’un avait balayée pour effacer toute trace de pas, ce quelqu’un avait judicieusement placé une paire de… hein ? Hadley, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Une paire de jumelles ! s’exclama Hadley, en se dressant d’un bond dans l’obscurité.
— Du calme, recommanda Fell. Il allait y avoir un obstacle : prenez une paire de jumelles, et essayez de vous en servir derrière une fenêtre dont les barreaux sont à peine espacés de la largeur d’une main. Les barreaux vous bouchent la vue, de quelque côté que vous vous tourniez ; ils vous gênent, vous irritent et, par-dessus le marché un violent soleil vient compliquer les choses. Dans votre impatience, je pense que vous tourneriez les jumelles de côté, pour les passer entre les barreaux, puis, pour regarder au travers, vous les appuieriez solidement contre un de ces barreaux en les tenant à deux mains, à l’extérieur.
Mais, dit le Dr Fell avec un éclair de joie féroce, ce n’était pas des jumelles ordinaires ! Martha Lessing s’aperçut tout de suite que les lentilles étaient troubles. Une fois en position, elle voulut les mettre au point en tournant la petite roue du milieu. Quand elle le fit, cette roue, comme la gâchette d’un revolver, déclencha un mécanisme à ressorts, et une pointe acérée jaillit de la lentille droite dans son œil. Elle lâcha les jumelles, qui se trouvaient à l’extérieur de la fenêtre, leur poids entraîna la pointe plantée dans son œil, et ce sont elles qui, en tombant, blessèrent le cygne au cou, avant de disparaître dans l’eau, juste en dessous.
Il s’interrompit. Il avait sorti un cigare mais ne l’alluma pas.
Les notaires sont des gens occupés, qui ne viennent pas faire des visites à l’improviste. Ils viennent quand on les en prie. Brownrigg était ivre et Junior absent ; il n’y avait personne derrière la maison pour voir tomber les jumelles. Le meurtrier avait besoin d’un bon alibi. Il fallait sacrifier la jeune Martha, la seule personne susceptible de se laisser prendre à un tel piège, pour empêcher l’arrestation de celui qui se sentait menacé, depuis que la police avait découvert comment le Dr Lessing avait été assassiné. Un seul homme reconnaissait avoir parlé à Martha Lessing quelques minutes avant sa mort. Un seul homme était employé au rayon d’optique d’un bijoutier, et avait son ‘atelier’ dans la maison. Un seul homme était assez adroit de ses mains pour…
Le Dr Fell s’interrompit, essoufflé et se tourna vers Lessing :
— Je m’étonne qu’ils ne vous pas arrêté.
— Ils l’ont fait, dit le petit homme. Je suis sorti de Broadmoor, il y a à peine un mois.
On entendit un nouveau craquement, tandis qu’il grattait une autre allumette.
— Vous… s’exclama Hadley, s’interrompant aussitôt, puis reprenant :
— Ainsi, c’est votre mère qui est morte dans cette chambre ? Mais, dans ce cas, pourquoi nous retenez-vous ici pour nous raconter ces horreurs ?
— Vous ne comprenez pas, répliqua l’autre d’un ton bourru. Je ne vous ai jamais dit que je cherchais à savoir qui avait tué le Dr Lessing ou cette pauvre Martha. Vous êtes à côté de la question. J’ai pourtant essayé de vous expliquer quelle était cette question. Voyez-vous, ce n’est pas ma mère qui est morte folle. C’est la leur, celle de Brownrigg, d’Harvey et de Martha. Ne vous ai-je pas dit que je les tenais par un bon moyen, par un moyen qui faisait trembler Brownrigg lui-même ?
Au procès, ils ont tous les trois juré que c’était ma mère qui était folle, expliqua-t-il, parce que je les avais menacés de dévoiler publiquement la vérité s’ils ne le faisaient pas. Sans cela, on m’aurait pendu, vous comprenez. De plus, Brownrigg était dentiste ; Junior faisait ses études de médecine, et si on avait appris cet antécédent... Mais là n’est pas la question. Leur mère était folle et pourtant eux étaient inoffensifs. Tandis que moi, qui ai tué le Dr Lessing et qui ai tué Martha, je suis sain d’esprit. Pourquoi ai-je fait cela, autrefois ? Pourquoi ? N’y a-t-il donc aucun plan défini dans le cours des choses, et aucune explication aux actes des maudits de la terre ? »
L’allumette se recroquevilla en un petit tison rouge, tremblota et s’éteignit. Ils gardèrent devant les yeux, plus précise que tout autre souvenir, l’image des cheveux blancs, comme passés à la chaux, de Joseph Lessing, de ses yeux et de ses mains étrangement impressionnantes. Puis le petit homme se leva. La dernière chose qu’ils perdirent de vue fut son chapeau blanc se balançant au loin, au rythme de son pas saccadé, sous les arbres agités par le vent.



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