Pauvre Furuibaka
- il y a 5 jours
- 7 min de lecture
Sous le pseudonyme de Petit Scarabée, un de nos lecteurs nous a fait parvenir cette nouvelle...
C’est avec grand plaisir que nous lui faisons place sur l’Arche !
Vous aussi, n’hésitez pas à nous écrire, si vous êtes l’auteur de récits pouvant intéresser de jeunes lecteurs !
Texte publié sous licence CC-BY-NC-ND

Allongé, étendu sur le transat, le vieil homme humidifiait ses lèvres de sa langue râpeuse. Ses yeux étaient mi-clos, une barbichette couleur poivre et sel piquait majestueusement son menton. Il tenait fermement sa canne à pêche et, avec une concentration extrême, attendait qu’une carpe morde à l’hameçon. Les rayons de soleil frappaient le bois sec du transat, et l’ombre formée par celui ci couvrait le museau d’une chienne, sagement assise près de son maître, elle aussi à l’affût du moindre soubresaut de la canne.
Se glissant dans l’obscurité, remuant vigoureusement la queue, la carpe tournait autour du ver s’agitant d’une mort certaine. Sur les écailles rouges et blanches se baladaient les éclaircies que laissaient entrer les rares trous formés dans l’épaisse vase. Enfin décidé, le poisson s’élança, mordit le crochet, et s’y accrocha dans une effusion de sang. Le pêcheur se leva d’un bond, laissant son short kaki retomber sur ses maigres genoux. Il empoigna la canne et la tira, tout en rembobinant le fil. La chienne, quant à elle, se contenta de lever la tête et d’observer son maître, qui se battait avec une vitalité et une force qui n’auraient rien à envier aux héros grecs. Après une forte expiration, preuve de la violence de l’effort, le pêcheur put admirer la carpe qui pendait, comme un fruit divin, au bout du fil reluisant.
« Assez pour aujourd’hui. On y va Ryo ? »
La chienne jappa et se leva sur ses pattes arrière. Le vieux esquissa un sourire et la caressa.
Il mit son butin dans un seau, ou déjà d’autres spécimens rendaient leurs derniers souffles, clapotant débilement des nageoires. Après avoir empaqueté son matériel avec une certaine habitude, en sachant intuitivement où chaque objet trouvait sa place, il enfourcha sa bicyclette. Le seau contenant l’objet de la pêche était solidement attaché à l’aide de tendeurs sur le porte-bagages. Faisant grincer la vieille bicyclette, craquer ses os, l’homme commença à avancer doucement. Il longea le canal ; le sol en béton était jonché de petits débris, bouts de bois, petits gravas. Ces obstacles faisaient parfois tressauter la lourde embarcation et, inéluctablement, tomber un peu d’eau du seau. La chienne courait, sans difficultés, à côté des roues de la bicyclette. La courroie grinçait mélodiquement avec le clapotis de la rivière.
« Suzume ! La pèche est bonne ? cria le vieil homme, avec la voix forte et chaleureuse qu’il avait l’habitude d’employer avec ses amis.
— Pas tellement... Je crois que je vais finir par rentrer à la maison sans même une carpe ! Je serai donc toujours un mauvais pêcheur, malgré tes nombreux conseils. Et toi, il n’est même pas midi et déjà tu rentres ?
— J’ai déjà trois carpes, et j’avais envie de faire la grande boucle avant de rentrer.
— Ha ! Eh bien au revoir !
— Bon courage à toi ! » lança t-il. Et l’écho lui répondit.
Il arriva enfin à la route. Il posa sa bicyclette contre la rambarde et se dirigea vers un banc, placé idéalement sur le ponton traversant le canal. Il s’assit, son visage se crispa au moment où il plia ses genoux. Enfin posé. La chienne sauta à son tour à côté de son maître, et s’enroulant sur elle même, s’assit elle aussi. Il pensait à ce qu’il voyait, la ville où il a passé toute sa vie. C’était sa ville, même si jamais il n’aurait osé s’approprier cette ville. Elle était à tous ses habitants, qu’ils soient jeunes ou vieux, morts ou vivants, humains ou animaux.
« J’empruntais ce chemin tous les matins et soirs, quand j’allais à l’école élémentaire. Je m’en souviens parfaitement, les pêcheurs étaient nombreux et la ville pleine de monde. On venait de partout, l’artisanat était puissant, et tout ici était beau et riche. Depuis, du monde est parti, surtout des jeunes. L’eau. Oui, l’eau était claire et limpide. Regarde ce qu’elle est aujourd’hui : verte et sombre. Avant, tu aurais pu en boire, mais aujourd’hui... Je ne pense pas, non ? »
La chienne se tourna vers lui, et le regarda d’un air triste. Elle courba les oreilles en arrière.
« Mais non tu ne vas pas en boire. Je te l’interdis même ! Allez, on a encore de la route et je suis reposé. »
Le vieux remonta sur le vélo, la chienne reprit des couleurs et aboya de joie. Après les habituelles douleurs dues à la gymnastique nécessaire pour remonter à vélo, l’homme reprit la route avec entrain. Il allait plus vite car cette fois ci le bitume était lisse et dur. Après le ponton, le duo s’engagea dans un long boulevard. Il roulait dans la voix cyclable, comme il l’avait toujours fait, bien qu’aujourd’hui, il n’y ait pas beaucoup de voitures. Il passa devant les maisons de beaucoup de ses amis : Katsuo, Mizuki, Hanako... Leurs maisons étaient joliment ornées, leurs jardins possédaient de petites allées de galets, ombragées par de petits arbustes.
L’impression générale était celle d’un décor humide, presque pluvieux, et ce malgré le temps ensoleillé de cette journée. Le temps semblait figé, comme arrêté. Étant petit, il aimait déjà observer les jardins biens entretenus. C’était pour lui la preuve d’une certaine permanence rassurante. Il continua le long des palissades, des portes d’entrée, des grillages. Derrière une clôture verte, la toiture moussue d’une maison familière se devinait.
« Madame Kasumi !
— Oh, je ne t’attendais pas à cette heure : tu ne pêches pas ? questionna doucement une voix venue du jardin.
— J’ai fini, et je fais la grande boucle aujourd’hui. On ne vous voyait plus, j’ai eu peur que vous ayez vous aussi quitté la ville.
— Arrête donc de me vouvoyer, je ne suis plus maire maintenant. J’étais juste partie voir ma fille, à Soma. Oh non, Futaba, Futaba, oh non je ne te quitterai jamais...
— Vous vous...Heu, tu te souviens lorsque nous travaillions ensemble ? L’organisation de la fête du printemps était toujours tellement compliquée... Et le marché, tu te souviens, il était impossible de gérer convenablement les emplacements tellement nous avions de demandes !
— Oui, je me souviens. C’était avant. Aujourd’hui, plus de fête de printemps.
— C’est vrai, mais il y a encore le marché.
— Où trois vieux marchands vendent à prix d’or quelques légumes rabougris. Non, tu te trompes, il n’y a plus le marché que nous connaissions.
— Je suis peut être plus jeune que vous, mais moi aussi j’ai vécu. Inutile de me rappeler où en est rendue notre ville. Un peu d’optimisme ne fait pas de mal.
— Oh non, cela ne fait pas de mal. Excuse moi, je suis vieille et vraisemblablement grincheuse. Je vais rejoindre mon mari, il m’attend. Bonne route.
— Je m’excuse si j’ai été rude. Bonne journée ! »
La bicyclette reprit son chemin en vacillant, laissant derrière elle la clôture entrouverte sur le jardin calme. Le vieil homme se mit à renifler fortement, au point qu’on aurait cru que l’ensemble de l’air contenu dans la rue fut aspiré. Il sentait le marché, cette odeur de poisson frit, de fruit ouvert et dégoulinant, de plats lustrés fumant sous les petits aménagements de toile rouge. Il prit donc la rue du marché, qui était pavée, et donc difficilement accessible en bicyclette. Le vieux prit le risque et fit grincer les roues rouillées sur les pavés difformes. Le vieillard faisait de petits bonds et sa bicyclette aussi. La chienne suivit, un peu amusée par le spectacle offert. La rue était étroite, les entrées donnaient directement sur la chaussée piétonne. Il se dirigea dans le dédale que formait le centre ville, de mémoire, mais aussi grâce à l’odeur. Il arriva sur une place.
Une rangée de grands panneaux longeait tout un côté. Habituellement, ces panneaux servaient à afficher toutes sortes de choses : fêtes, rencontres sportives, offres d’emplois, animal perdu... Mais là beaucoup de ce qui était affiché datait ou était caduc. De l’autre côté de la place étaient dressés deux stands de traiteurs.
« Comment ça va Nobuyuki ? Les clients sont nombreux ?
— Ah, tu sais, il y en a, mais après on aimerait qu’il y en ait plus. Et toi ça ne te viendrait pas en tête de m’acheter quelque chose...
— Oh, j’ai déjà ce qu’il faut, dans le seau derrière, là. Kasumi est de retour tu sais.
— C’est bien. Elle m’achète des choses, elle. Allez, un client arrive, je te dis à demain alors.
— À demain ! »
Notre cycliste quitta la place, tout en jetant un dernier regard au stand de son ami. Il prit la passerelle qui permettait de passer de l’autre côté des voies ferrées. Une rue plus loin, le paysage avait radicalement changé, la bicyclette roulait à présent au milieu de champs et de fermes isolées. La ville n’était pas très étendue, et surtout, la campagne surgissait presque immédiatement après qu’on ait dépassé les quelques rues autour du centre ville. La chienne courait vite, son poil respirait le vent et l’air de la campagne. Arrivé à un grand portail en acier, il s’arrêta. Il regarda au loin.
« Tu vois ça, Ryo. Ces cubes d’acier et ces pilonnes. Il y a longtemps c’était la fierté de notre ville, nous étions honorés de la posséder. Mais aujourd’hui, à quoi bon. Ce qui est là bas est comme l’eau du canal, c’est sale et sombre. »
La chienne couina et mit sa tête entre ses pattes. Le vieil homme n’en imposa pas davantage à sa chienne et repartit assez vite. Il retourna vers la ville, paisible et accueillante. Il profita d’une grande descente pour ne plus pédaler, et atteint assez rapidement sa maison. Elle était à la sortie de la ville. C’était une petite bicoque toute en hauteur. Il descendit de son vélo et alla d’abord derrière sa maison. Il déposa la bicyclette, se saisit du seau et remonta la pente qui menait à son entrée. La chienne était plantée au milieu de la rue, elle fixait quelque chose plus loin sur la route. Le vieillard plissa les yeux et se concentra afin de voir de quoi il s’agissait. C’était une jeep blanche. Deux personnes habillées de combinaisons jaunes sont à l’avant. Il lâcha le seau. Les carpes s’étalèrent sur le bitume, tout en faisant leur dernier sursaut. Il courut et rentra dans la maison avec la vitesse d’une bête apeurée. La chienne se glissa à l’intérieur juste avant qu’il ne claquât la porte.
« Qui est ce civil ? Je croyais qu’il n’y en avait plus dans cette zone.
— Furuibaka. C’est un vieillard qui a perdu la tête, il croit que tout est comme avant. C’est le seul qu’on n’ait pas réussi à évacuer.
- Grésillements -
— Ici Fukushima 1 à Unité 23, vous devez rentrer. Cela fait quatre heures que vous êtes dans la zone irradiée.
— Bien reçu. On rentre.
- Long grésillement, puis coupure nette -
…
— Alors, qu’est ce que tu attends ?
— Rien, je pensais juste à ce pauvre Furuibaka. »


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