Le problème de la cellule n°13, Jacques Futrelle
- Lucienne

- 25 janv.
- 50 min de lecture
Le problème de la cellule n°13 - The Mystery of Cell 13 - a été publié dans le Boston American, en octobre 1905.
Traduction personnelle, sous licence CC-BY-NC-ND.
Enfermé dans la cellule n°13 de la tristement célèbre prison de Chisholm, le professeur Augustus S.F.X Van Dusen, surnommé « La Machine à Penser », est confronté à un défi hors du commun. Confiné, sans aucun outil, ne portant sur lui que le nécessaire, il lance le défi de s’évader en sept jours, en utilisant uniquement son intelligence !
Alors que le temps s’écoule inexorablement, une guerre des nerfs s'engage entre lui et le directeur de la prison, chargé de le maintenir en détention.
La puissance de l’esprit et de la logique triompheront-elles ?
Jacques Futrelle nous offre ici un récit novateur et palpitant d’ingéniosité…

- I -
Pratiquement toutes les lettres restantes dans l’alphabet furent progressivement nécessaires accolées au nom d’Augustus S.F.X Van Dusen par ce dernier, au cours d’une carrière scientifique brillante. C’est ainsi que son nom, suivi de toutes ses distinctions, formait une structure remarquablement imposante. Il était docteur en philosophie - Ph. D. -, docteur en droit - LL. D. -, membre de la Royal Society - FRS -, docteur en médecine - Dr Med -, et docteur en chirurgie dentaire - DDS -. Il possédait également d’autres titres -qu’il n’aurait lui-même été incapable de citer -, délivrés par diverses institutions scientifiques ou établissements de formation de pays étrangers.
Son apparence était tout aussi frappante que son nom. Il était mince, avec les épaules voûtées, comme un étudiant. Son visage rasé de près avait la pâleur que donne une vie sédentaire et trop confinée. Ses yeux étaient constamment plissés, affichant le regard dur de celui qui étudie minutieusement de petits détails. Quand on pouvait les distinguer, à travers ses épaisses lunettes, ils n’étaient plus que deux fentes d’un bleu limpide. Mais au-dessus de ses yeux, se trouvait son trait le plus marquant : un front haut et large, de dimensions presque anormales, couronné d’une épaisse tignasse blonde et broussailleuse. Toutes ces caractéristiques contribuaient à lui donner une apparence singulière, presque grotesque.
Le professeur Van Dusen avait de lointaines origines allemandes. Ses ancêtres s’étaient illustrés dans les sciences, depuis des générations ; il en était l’aboutissement logique, un esprit brillant. Avant tout, c’était un logicien. Sur le quelque demi-siècle qu’avait duré sa vie, au moins trente-cinq années avaient été consacrées à démontrer que deux et deux font toujours quatre, sauf dans des certains cas exceptionnels, où ils font trois… ou cinq… Il partait du principe général que toute chose qui commence doit aboutir quelque part, et savait concentrer toute la force intellectuelle léguée par ses ancêtres à la résolution d’un problème donné. Par ailleurs, vous pourrez noter que le professeur Van Dusen, avec un tour de tête de près de 64 cm, portait des chapeaux de taille 8 !
Il était vaguement connu de part le monde, sous le nom de la « Machine à Penser ». Ce surnom, dont la presse l’avait affublé à l’occasion d’une remarquable performance lors d’un concours d’aux échecs, lui avait permis de démontrer qu’un étranger à ce jeu pouvait, par la force implacable de sa logique, vaincre un champion qui y avait consacré toute sa vie. La Machine à Penser ! Ce surnom le décrivait peut-être plus justement que tous ses titres honorifiques, car il restait enfermé, semaine après semaine, et mois après moi, dans la solitude de son petit laboratoire, d’où il faisait naître des théories qui stupéfiaient la communauté scientifique, et ébranlaient plus largement le monde entier.
La Machine à Penser ne recevait que rarement des visiteurs. Il s’agissait généralement d’hommes, eux-mêmes éminents scientifiques, qui venaient chez lui discuter d’un point de vue, et peut-être même chercher à être convaincus.
Deux d’entre eux, le docteur Charles Ransome et Alfred Fielding, s’y rendirent un soir pour s’entretenir avec lui.
« Une telle chose est impossible ! déclara catégoriquement le Dr Ransome, au cours de la conversation.
— Rien n’est impossible ! lui répondit la Machine à Penser, sur le ton acerbe qui lui était habituel. L’esprit est maître de toute chose. Quand la science reconnaîtra pleinement ce fait, un grand progrès aura été accompli.
— Que dites-vous du dirigeable ? demanda le docteur Ransome.
— Ce n’est pas impossible du tout, affirma la Machine à Penser. Cela sera inventé un jour. Je m’en serais bien occupé moi-même, mais j’ai autre chose à faire.
Le docteur Ransome sourit avec bienveillance.
— Je vous ai déjà entendu déclarer de telles choses, reprit-il. Mais elles ne veulent rien dire. L’esprit a beau être maître de la matière, il n’a pas encore trouvé le moyen de s’appliquer à tout. Il y a des problèmes dont la réflexion ne peut venir à bout, ou plutôt qui ne céderaient devant aucune réflexion, aussi intense soit-elle.
— Un exemple ?... demanda la Machine à Penser.
Le docteur Ransome réfléchit un instant, tout en soufflant des bouffées de tabac.
— Eh bien, prenons le cas d’une incarcération, finit-il par répondre. Nul ne peut s’évader de la prison où il est enfermé, par la seule force de sa pensée. Si cela était possible, il ne resterait plus nulle part un seul prisonnier…
— Un homme peut utiliser son intelligence et son ingéniosité, afin de s’évader d’une cellule, ce qui revient au même, rétorqua la Machine à Penser.
Le docteur Ransome était légèrement amusé.
— Prenons un exemple, poursuivit-il, après un instant. Imaginez une cellule de prison, où sont enfermés des condamnés à mort, des hommes désespérés et rendus fous par la peur, prêts à saisir la moindre occasion de s’évader. Imaginez que vous-même soyez enfermé dans une telle cellule. Seriez-vous capable d’en sortir ?
— Certainement ! affirma la Machine à Penser.
— Bien entendu, dit M. Fielding, qui prenait la parole pour la première fois, il est toujours possible de faire sauter un des murs avec un explosif, mais un prisonnier ne peut pas se procurer une telle chose…
— Il n’en sera rien, répliqua la Machine à Penser. Mettez-moi dans la situation exacte d’un de ces condamnés à mort, et je m’évaderai.
— À la condition d’y être entré avec les outils nécessaires pour en sortir… insinua le Dr Ransome.
La Machine à Penser cligna des yeux, visiblement agacé.
— Enfermez-moi dans n’importe quelle cellule, dans n’importe quelle prison, n’importe où, n’importe quand, vêtu seulement du nécessaire, et je m’évaderai en une semaine ! déclara-t-il sèchement.
Le docteur Ransome se redressa sur sa chaise, l’air intéressé. M. Fielding alluma un nouveau cigare.
— Vous voulez dire que vous seriez capable de quitter votre cellule, par la seule force de la pensée ? demanda le Dr Ransome.
— J’en sortirai, fut la réponse.
— Vous n’êtes pas sérieux ?!
— Bien sûr que si !
Le docteur Ransome et M. Fielding gardèrent un long moment le silence.
— Seriez-vous prêt à tenter l’expérience ? demanda finalement M. Fielding.
— Certainement ! dit le professeur Van Dusen, avec une pointe d’ironie dans la voix. J’ai fait des choses bien plus stupides pour convaincre d’autres hommes de vérités moins importantes. »
Le ton était offensant, et une irritation sous-jacente était palpable chez les trois deux interlocuteurs. Bien entendu, la querelle était absurde, mais le professeur Van Dusen réitéra sa volonté d’essayer, et la décision fut prise.
« Pour commencer, dès à présent…
— Je préférerais commencer demain, répondit la Machine à Penser, parce que…
— Non, tout de suite ! dit M. Fielding d’un ton catégorique. Vous êtes arrêté, - fictivement, bien sûr -, sans préavis, et enfermé dans une cellule sans possibilité de communiquer avec vos amis… Bénéficiant exactement des mêmes soins et de la même attention qu’un condamné à mort. Êtes-vous d’accord ?
— Très bien, alors, répondit la Machine à Penser, en se levant.
— Si nous prenions la cellule des condamnés à mort de la prison de Chisholm… ?
— Prenons celle-ci !
— Que porterez-vous ?
— Uniquement l’essentiel, répondit la Machine à Penser. Des chaussures, des chaussettes, un pantalon et une chemise.
— Vous accepterez, bien entendu, d’être fouillé ?
— Je dois être traité exactement comme tous les autres prisonniers, déclara la Machine à Penser. Ni plus, ni moins… »
Il restait quelques formalités à accomplir pour obtenir l’autorisation de mener à bien l’expérience, mais les trois hommes étaient influents et tout se déroula sans encombre par téléphone. Les responsables de l’établissement pénitentiaire, à qui elle fut présentée comme ayant un caractère purement scientifique, firent part de leur complet désarroi : le professeur Van Dusen allait devenir le prisonnier le plus illustre qu’ils aient jamais reçu.
Lorsque la Machine à Penser eut enfilé les vêtements qu’il devait porter durant son incarcération, il appela la vieille femme qui était à la fois sa gouvernante, sa cuisinière et sa domestique.
« Martha, lui dit-il, il est à présent 9 h passées de 27 minutes. Je quitte la maison. Dans une semaine, à 21 h 30, ces messieurs et une ou deux autres personnes viendront dîner ici, avec moi, ici. N’oubliez pas que le docteur Ransome raffole des artichauts. »
Les trois hommes furent ensuite conduits à la prison de Chisholm, où le directeur les attendait, ayant été au préalable informé de l’affaire, sans beaucoup de détails. Tout ce qu’il savait, était que l’éminent professeur Van Dusen serait son prisonnier, - s’il parvenait à le garder, pendant une semaine -, qu’il n’avait commis aucun crime, et qu’il devait être traité comme tous les autres détenus.
« Fouillez-le ! » ordonna le docteur Ransome.
La Machine à Penser fut fouillée. On ne trouva rien sur lui ; les poches de son pantalon étaient vides ; sa chemise blanche à plastron rigide ne possédait aucune poche. On lui retira ses chaussures et ses chaussettes, on les examina, puis on les lui rendit. Tandis qu’il observait ces préliminaires, et qu’il constatait la faiblesse physique, presque enfantine du prisonnier, son visage blême et ses mains maigres et blanches, le docteur Ransome commença à avoir honte du rôle qu’il avait joué dans cette histoire… Il demanda :
« Êtes-vous vraiment certain de vouloir faire cela ?
— Seriez-vous convaincu si je ne le faisais pas ? demanda à son tour la Machine à Penser.
— Non.
— Donc, je le ferai. »
La pitié naissante que le docteur Ransome venait d’éprouver fut balayée par le ton de cette réponse. Cela l’irrita, et il résolut de mener l’expérience à son terme : ce serait une sévère leçon d’humilité.
« Il lui sera impossible de communiquer avec qui que ce soit à l’extérieur ? demanda-t-il.
— Absolument impossible, répondit le directeur de la prison. Il ne sera autorisé à utiliser aucun matériel d’écriture.
— Et vos geôliers, transmettraient-ils un message de sa part ?
— Pas un mot, ni directement ni indirectement, déclara le directeur. Vous pouvez en être certain. Ils rapporteront tout ce qu’il pourrait dire ou me remettront tout ce qu’il pourrait leur donner.
— Cela me semble tout à fait satisfaisant, déclara M. Fielding, qui se passionnait pour l’expérience.
— Bien entendu, s’il échoue, dit le docteur Ransome, et qu’il demande à être libéré, vous savez que vous devez accéder à sa requête ?
— Bien entendu, répondit le directeur.
La Machine à Penser écoutait sans rien dire, puis il ajouta :
— J’aurais trois petites exigences. Vous pouvez me donner votre accord, ou non, à votre guise.
— Attention, pas de traitement de faveur ! avertit M. Fielding.
— Il ne s’agit pas de cela ! lui fut-il répondu sèchement. Je voudrais du dentifrice en poudre. Vous pouvez l’acheter vous-même, si vous le souhaitez. Et également un billet de cinq dollars et deux billets de dix dollars. »
Le docteur Ransome, M. Fielding et le directeur de la prison échangèrent des regards stupéfaits. La demande de dentifrice ne les avait pas surpris, mais la demande d’argent, si.
« Y a-t-il ici quelqu’un que notre ami pourrait corrompre avec vingt-cinq dollars ? demanda le docteur Ransome au directeur de la prison.
— Pas même avec deux mille cinq cents dollars, fut la réponse.
— Eh bien alors, donnez-les lui, dit M. Fielding. Je pense qu’il n’y a pas grand mal.
— Et quelle est votre troisième requête ? demanda le Dr Ransome.
— J’aimerais qu’on fasse cirer mes chaussures. »
De nouveau, ils échangèrent des regards stupéfaits. Cette dernière exigence n’avait à leurs yeux aucun sens, aussi y consentirent-ils. Une fois ces formalités accomplies, la Machine à Penser fut conduit dans la prison de laquelle il devait s’évader.
« Voici la cellule n°13, dit le directeur, en s’arrêtant trois portes plus loin, dans le couloir d’acier. C’est ici que nous enfermons les condamnés à mort. Personne ne peut en sortir sans ma permission ; et personne à l’intérieur ne peut communiquer avec l’extérieur. Je parierais ma carrière sur ce point. Elle se trouve à seulement trois portes de mon bureau et je peux facilement entendre le moindre bruit suspect.
— Cette cellule fera-t-elle l’affaire, messieurs ? demanda la Machine à Penser.
Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix.
— Admirablement ! » fut la réponse.
La lourde porte d’acier s’ouvrit brusquement, et on entendit un bruit de piétinement, comme si mille petites pattes foulaient le sol. La Machine à Penser pénétra dans l’obscurité de la cellule. Puis le directeur referma la porte et la verrouilla à double tour.
« Qu’est ce que c’était que ce bruit ? demanda le docteur Ransome au prisonnier, à travers les barreaux.
— Des rats… des rats par dizaines, répondit la Machine à Penser, laconiquement.
Les trois hommes, après s’être salués une dernière fois, allaient s’en aller, lorsque la Machine à Penser les rappela :
— Quelle heure est-il exactement, geôlier ?
— Onze dix-sept, répondit celui-ci.
— Merci. Je rejoindrai ces messieurs dans votre bureau à 20 heures 30, dans exactement une semaine, dit la Machine à Penser.
— Et si vous ne le faites pas ?
— Il n’y a aucun risque. »
- II -
La prison de Chisholm était une imposante construction de quatre étages, en granit, qui se dressait au milieu d’un vaste espace ouvert. Elle était entourée d’un solide mur de maçonnerie de plus de cinq mètres, si parfaitement lisse à l’intérieur comme à l’extérieur, qu’il ne présentait aucune accroche, même pour un escaladeur chevronné. Au sommet de cette enceinte, par mesure de précaution supplémentaire, était fichée une clôture de barres d’acier d’un mètre cinquante de haut, chacune terminée par une pointe acérée. Ce mur semblait ainsi anéantir tout espoir d’évasion, car, même si un prisonnier parvenait à s’échapper de sa cellule, il lui serait impossible de franchir ce dernier obstacle.
La cour, qui entourait le bâtiment de la prison sur une largeur de sept mètres et demi - soit la distance entre le bâtiment et le mur d’enceinte -, servait, durant le jour, de terrain d’exercice aux détenus bénéficiant d’une semi-liberté occasionnelle. Mais ceci ne concernait pas ceux de la cellule n°13. À toute heure du jour, quatre gardes armés y patrouillaient, un de chaque côté du bâtiment.
Durant la nuit, la cour était éclairée comme en plein jour, car, de chaque côté, un grand projecteur à arc s’élevait au-dessus du mur de la prison, offrant aux gardiens une visibilité parfaite. Ces projecteurs illuminaient également le sommet de la muraille, hérissé de pointes du mur. Les câbles alimentant les projecteurs à arc remontaient le long du bâtiment de la prison, fixés à des isolateurs, et partaient du dernier étage jusqu’aux poteaux qui les soutenaient.
La Machine à Penser vit et analysa tout cela. Il ne pouvait apercevoir l’extérieur de sa cellule, depuis une ouverture grillagée, qu’en se tenant debout sur son lit. Le matin suivant son incarcération, il devina également qu’une rivière coulait quelque part, au-delà du mur, car il entendit au loin le vrombissement d’un bateau à moteur et aperçut un oiseau d’eau volant dans les airs. De cette même direction provenaient les cris de garçons qui jouaient et le bruit occasionnel des coups d’une batte de baseball. Il comprit alors qu’entre le mur de la prison et la rivière se trouvait un espace ouvert, un terrain de jeu.
La prison de Chisholm était considérée comme absolument sûre. Personne ne s’en était jamais évadé. La Machine à Penser, depuis son poste d’observation, debout sur son lit, comprenait aisément pourquoi. Les murs de la cellule, bien que construits, à son avis, vingt ans auparavant, étaient parfaitement solides, et les barreaux tout neufs de la fenêtre ne présentaient pas la moindre trace de rouille. Même débarrassée de ses barreaux, l’ouverture elle-même aurait été difficile à franchir, car de toutes petites dimensions.
Pourtant, face à ces choses, la Machine à Penser ne se laissa pas décourager. Au contraire, il plissa les yeux pensivement en fixant un grand projecteur à arc - en plein soleil, à présent -, et suivit du regard le fil qui le reliait au bâtiment. Ce fil électrique, se dit-il, devait descendre le long du bâtiment, et passer non loin de sa cellule. Cela pourrait s’avérer utile.
La cellule n°13 se trouvait au même étage que les bureaux de la prison, c’est-à-dire ni au sous-sol, ni à l’étage. Il n’y avait que quatre marches pour accéder aux bureaux ; ceux-ci devaient donc se situer à une hauteur d’à peu près plus d’un mètre au-dessus du sol. Il ne pouvait voir le sol de la cour directement sous sa fenêtre, mais il l’apercevait plus loin, vers le mur. Une simple chute depuis sa fenêtre suffirait. Parfait.
La Machine à Penser se remémora alors les étapes de son arrivée jusqu’à sa cellule. En premier, il y avait le poste du gardien extérieur, situé à l’intérieur du mur d’enceinte. L’entrée était constituée de deux lourdes grilles en acier. À cet endroit, un homme montait la garde en permanence. Il laissait entrer les détenus après de nombreux cliquetis de clés et de serrures, et les laissait sortir sur ordre. Le bureau du directeur se trouvait dans le bâtiment principal de la prison, et pour le rejoindre depuis la cour, il fallait franchir une grille en acier massif percée d’un simple judas. Ensuite, pour aller de ce bureau à la cellule n°13, où il se trouvait, il fallait passer une lourde porte en bois et deux portes en acier donnant sur les couloirs de la prison. De plus, il fallait tenir compte du fait que la cellule n°13 était verrouillée à double tour.
Cela faisait donc, se dit la Machine à Penser, pas moins de sept portes à franchir avant de pouvoir rejoindre le monde extérieur, en homme libre. Mais il fallait tenir compte d’un point positif : il était rarement dérangé. Un geôlier se présentait à sa porte à six heures du matin, pour apporter le petit-déjeuner ; il revenait à midi, pour une inspection, puis à six heures de l’après-midi. À neuf heures du soir avait lieu la dernière ronde. Et C’était tout.
« Ce système carcéral est admirablement organisé, se dit la Machine à Penser. Il faudra que j’étudie cela de façon plus approfondie à ma sortie. J’ignorais qu’un tel soin était apporté aux prisons. »
Il n’y avait absolument aucun objet dans sa cellule, hormis son lit de fer, si solidement assemblé que nul ne pouvait le briser sans une masse ou une lime. Il ne possédait ni l’un ni l’autre. Il n’y avait pas même une chaise, ni une table, ni un article de vaisselle. Rien ! Le geôlier restait à côté de lui pendant qu’il mangeait, puis lui reprenait la cuillère en bois et le bol qu’il avait utilisés.
Une à une, ces idées s’écoulaient dans l’esprit de la Machine à Penser. Après avoir envisagé la dernière possibilité, il entreprit l’examen de sa cellule. Du plafond aux murs, il examina les pierres et le ciment qui les reliait. Il tâta le sol du pied avec précaution à maints endroits, mais c’était du béton parfaitement solide. Après cet examen, il s’assit sur le bord de son lit de fer et resta longtemps plongé dans ses pensées. Car le professeur Augustus S.F.X Van Dusen, alias la Machine à Penser, avait matière à réflexion…
Il fut dérangé par un rat, qui lui passa sur le pied à toute vitesse, avant de s’enfuit dans un recoin sombre de la cellule, effrayé par sa propre audace. Au bout d’un moment, la Machine à Penser, plissant les yeux, parvint à distinguer dans l’obscurité du coin où le rat avait disparu, de nombreux petits yeux globuleux qui le fixaient. Il en compta six paires, et il y en avait peut-être d’autres ; sa vue était mauvaise. C’est alors qu’il remarqua pour la première fois le bas de la porte de sa cellule : il y avait un espace de cinq centimètres entre la barre d’acier et le sol. Toujours les yeux rivés sur cet espace, il recula brusquement dans le coin où il avait aperçu les petits yeux. On entendit un grand bruit de piétinements, quelques couinements de rongeurs effrayés, puis le silence.
Aucun rat n’était sorti de la cellule, et pourtant il n’y en avait aucun dans la pièce. Il devait donc exister une autre issue, aussi étroite fût-elle. La Machine à Penser, à quatre pattes, se mit à sa recherche de cet endroit, tâtonnant dans l’obscurité de ses longs doigts fins.
Il fut enfin récompensé de ses efforts, en découvrant une petite ouverture dans le béton, au niveau du sol. Parfaitement ronde et légèrement plus grande qu’une pièce d’un dollar : c’était le chemin emprunté par les rats. Il enfonça ses doigts profondément dans l’ouverture ; il s’agissait vraisemblablement d’un tuyau d’évacuation désaffecté, sec et poussiéreux.
Fort de cette découverte, il se rassit de nouveau sur le lit pendant près d’une heure, pour réfléchir, puis inspecta une nouvelle fois l’extérieur par la petite fenêtre de sa cellule. Un des gardiens se tenait juste en face, contre le mur, et regarda par hasard la fenêtre de la cellule n°13, lorsque la tête de la Machine à Penser apparut. Mais le scientifique ne remarqua rien.
Midi sonna. Le geôlier arriva, apportant le repas de la prison, nourriture d’une grossièreté repoussante. Chez lui, la Machine à Penser mangeait simplement pour survivre ; ici, il acceptait ce qu’on lui offrait, sans mot dire. De temps à autre, il engageait la conversation avec le gardien qui se tenait devant la porte pour le surveiller.
« Des améliorations ont-elles été apportées ici, ces dernières années ? demanda-t-il.
— Rien en particulier, répondit l’homme. Ils ont construit un nouveau mur, il y a quatre ans.
— Mais sur la prison elle-même, il y a eu des travaux ?
— Ils ont repeint les boiseries extérieures, et il me semble qu’il y a environ sept ans, toute la plomberie a été changée.
— Ah ! dit le prisonnier. La rivière est à quelle distance de la prison ?
— Environ cent mètres. Entre des deux, il y a un terrain de baseball, pour les gamins. »
La Machine à Penser n’avait rien d’autre à dire pour le moment, mais lorsque son geôlier fut prêt à partir, il demanda de l’eau.
« J’ai tout le temps très soif, se justifia-t-il. Pourriez-vous me laisser un peu d’eau dans un verre ?
— Je vais demander la permission au directeur de la prison » répondit le geôlier, et il s’en alla.
Une demi-heure plus tard, il revint avec de l’eau dans un petit bol en terre.
« Le directeur a dit que vous pouvez garder ce récipient, informa-t-il le prisonnier. Mais vous devrez me le présenter sur commande. Et si jamais vous le cassez, ce sera le dernier.
— Merci, dit la Machine à Penser. Je ne le casserai pas. »
Le geôlier poursuivit ses tâches. Pendant une fraction de seconde, on put croire que la Machine à Penser allait poser une nouvelle question, mais il ne le fit pas.
Deux heures plus tard, ce même gardien, passant devant la porte de la cellule n° 13, entendit un bruit à l’intérieur et s’arrêta. La Machine à Penser était à quatre pattes dans un coin de la cellule, et de ce même coin s’échappaient plusieurs petits couinements de terreur. Le geôlier observa la scène avec intérêt.
« Ah, je t’ai eu ! entendit-il dire le prisonnier.
— Vous avez eu quoi ? demanda-t-il sèchement.
— Un de ces rats, fut la réponse. Vous voyez ?
Et, entre les longs doigts du scientifique, le geôlier aperçut un petit rat gris, qui se débattait. Le prisonnier l’approcha de la lumière et l’examina attentivement.
— C’est un rat d’eau, dit-il.
— Vous n’avez rien de mieux à faire que d’attraper des rats ? demanda le gardien.
— Ma cellule en est infectée ! C’est un scandale ! fut la réponse irritée. Emportez celui-ci et tuez-le. Il y en a des dizaines d’autres comme lui. »
Le geôlier attrapa le rongeur, qui se trémoussait, et le projeta violemment au sol. L’animal émit un petit cri, puis ne bougea plus. Plus tard, il rapporta l’incident au directeur de la prison, qui se contenta de sourire.
Plus tard dans l’après-midi, le gardien armé posté à l’extérieur, du côté de la cellule n°13, leva de nouveau les yeux vers la fenêtre et aperçut le prisonnier qui regardait dehors. Il vit une main se lever vers la fenêtre grillagée, puis quelque chose de blanc tomber au sol, juste en-dessous. C’était un petit rouleau de tissu, sans doute découpé dans une chemise, autour duquel était noué un billet de cinq dollars. Le gardien regarda de nouveau la fenêtre, mais le visage avait disparu.
Avec un sourire sinistre, il apporta le billet de cinq dollars et le petit rouleau de tissu au directeur de la prison. Ensemble, ils déchiffrèrent quelque chose qui était écrit avec une encre bizarre, souvent illisible, sur un premier bout de tissu.
On pouvait lire :
« Si vous trouvez ceci, veuillez le remettre au Dr Charles Ransome. »
« Ah ! fit le directeur en riant. Le plan d’évasion numéro un a échoué.
Puis, comme une pensée après coup :
— Mais pourquoi a-t-il adressé ce message au docteur Ransome ?
— Et où a-t-il trouvé la plume et l’encre pour écrire ? demanda le garde.
Le directeur de la prison regarda le gardien, et le gardien regarda le directeur. Le mystère restait entier. Le directeur étudia attentivement l’inscription, puis secoua la tête.
— Eh bien, voyons ce qu’il voulait dire au docteur Ransome, déclara-t-il, toujours perplexe.
Et il déroula le deuxième morceau de tissu.
— Eh bien… Qu’en pensez-vous ? » demanda-t-il, hébété, en tendant le mot au gardien. Celui-ci prit le morceau de tissu, et lut ceci :
Red avemed noitnetnilia jeuqisnia sapts ence
- III -
Le directeur passa une heure entière à tenter de comprendre de quel code secret il s’agissait, et une demi-heure à se demander pourquoi son prisonnier cherchait à communiquer avec le docteur Ransome, qui était le responsable de sa présence en ces lieux. Après cela, il réfléchit à la question de savoir où le prisonnier s’était procuré du matériel d’écriture, et de quel type de matériel il s’agissait. Dans l’espoir d’éclaircir ce point, il examina de nouveau le morceau de tissu, aux bords effilochés : il avait été déchiré dans une chemise blanche.
On pouvait désormais expliquer la présence du tissu, mais l’outil d’écriture que le prisonnier avait utilisé restait une énigme. Le directeur savait qu’il lui était impossible de se procurer une plume ou un stylo, et d’ailleurs, ni l’un ni l’autre n’avait été utilisé. Comment s’y était-il pris, alors ? Le directeur décida de mener l’enquête lui-même. La Machine à Penser était son prisonnier ; il avait reçu l’ordre de surveiller ses prisonniers ; par conséquent, si celui-ci tentait de s’évader en envoyant des messages codés à l’extérieur, il l’en empêcherait, comme il l’aurait fait pour n’importe quel détenu.
En se rendant à la cellule n°13 Le directeur et trouva la Machine à Penser à quatre pattes, occupé à son activité coutumière : capturer des rats. Le prisonnier entendit les pas de son geôlier, et se retourna brusquement.
« La présence de ces dizaines de rats est un véritable scandale ! s’exclama-t-il. Il y en a des dizaines.
— D’autres que vous ont été capables de les supporter, répondit le directeur. Voici une nouvelle chemise ; rendez-moi celle que vous portez.
— Et pour quelle raison ? demanda sèchement la Machine à Penser.
Son attitude trahissait une réelle inquiétude.
— Vous avez tenté de communiquer avec le docteur Ransome. En tant que directeur de cet établissement pénitentiaire, il est de mon devoir de mettre un terme à cela.
La Machine à Penser garda un moment le silence.
— Très bien, dit-il finalement. Faites votre devoir. »
Le directeur esquissa un sourire sans joie. Le prisonnier se mit debout, ôta sa chemise blanche, et enfila à la place une chemise rayée de bagnard. Le directeur s’empara avec empressement de la chemise du prisonnier et compara aussitôt les morceaux de tissu où était inscrit le message, avec certains endroits déchirés du vêtement. La Machine à Penser observait la scène avec curiosité.
« Le gardien vous l’a donc apporté ? demanda-t-il.
— Tout à fait ! répondit le directeur triomphalement. Et cela met fin à votre première tentative d’évasion. »
La Machine à Penser observait le directeur, qui venait de remarquer, à sa grande satisfaction, que seules deux pièces de tissu avaient été arrachées de la chemise.
« Avec quoi avez-vous écrit cela ? demanda-t-il.
— Je pense que c’est à vous de le découvrir » répondit la Machine à Penser avec irritation.
Le directeur fut sur le point de s’emporter, mais il se contint, et se contenta de fouiller minutieusement la cellule et le détenu. Il ne trouva absolument rien ; pas même une allumette ou un cure-dent qui aurait pu servir de stylo. Le même mystère entourait le liquide qui avait servi d’encre. Bien que visiblement agacé, le directeur quitta la cellule n°13, emportant la chemise déchirée en signe de trophée.
« Bon, griffonner des messages sur une chemise ne le fera pas sortir, c’est certain » se dit-il avec une certaine autosatisfaction. Il rangea les bouts de tissu dans un tiroir, en attendant.
« Si cet homme parvient à s’échapper de cette cellule, je… je démissionne ! » pensa-t-il.
Le troisième jour de sa détention, la Machine à Penser tenta ouvertement de soudoyer son geôlier. Ce dernier lui avait apporté son dîner, et attendait, appuyé contre la porte, lorsque la Machine à Penser entama la conversation.
« Les tuyaux de canalisation de la prison vont jusqu’à la rivière, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Oui, répondit le gardien.
— Je suppose qu’ils sont très étroits ?
— Trop étroits pour y ramper, si c’est ce que vous pensez, fut la réponse.
Un silence s’installa, jusqu’à ce que la Machine à Penser ait fini de manger. Puis il reprit :
— Vous savez que je ne suis pas un criminel, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et que j’ai le droit absolu d’être libéré si je le demande ?
— Oui.
— Je suis venu ici pour relever le défi de m’évader, poursuivit le prisonnier, et ses yeux plissés scrutèrent le visage du geôlier. Seriez-vous prêt à accepter une certaine somme d’argent pour m’aider à sortir d’ici ? »
Le geôlier, qui se trouvait être un homme honnête, regarda la silhouette maigre et fragile du prisonnier, sa grosse tête recouverte d’une broussaille de cheveux jaunes. Il en fut presque désolé.
« J’imagine que des prisons comme celle-ci n’ont pas été construites pour que des gens comme vous puissent s’en échapper, finit-il par répondre.
— Mais, seriez-vous prêt à accepter une récompense pour m’aider à en sortir ? insista le prisonnier, presque suppliant.
— Non, répondit brièvement le geôlier.
— Cinq cents dollars, insista la Machine à Penser. Je ne suis pas un criminel.
— Non, répondit le geôlier.
— Mille… ?
— Non, répéta le geôlier, et il s’éloigna précipitamment pour échapper à toute nouvelle tentation. Puis il se retourna.
— Même si vous me donniez dix mille dollars, je ne pourrais pas vous faire sortir. Car il faudrait franchir sept portes, et je n’ai les clés que de deux. »
Puis il alla sur-le-champ rapporter cette conversation au directeur de la prison.
« Son deuxième plan vient d’échouer, dit celui-ci avec un triste sourire. D’abord un message, puis à présent, de la corruption. »
Alors que le gardien se rendait à six heures du matin à la cellule n°13, pour apporter son petit-déjeuner à la Machine à Penser, il s’arrêta, surpris par le grincement caractéristique du métal contre le métal. Resté un instant immobile, le geôlier, qui se trouvait hors du champ de vision du prisonnier, reprit habilement son chemin. Le bruit semblait venir de l’extérieur de la cellule n°13. En réalité, il venait bien de là.
Au bout d’un instant, le raclement régulier se fit de nouveau entendre, et le geôlier se glissa prudemment sur la pointe des pieds jusqu’à l’ouverture dans la porte et jeta un coup d’œil entre les barreaux. La Machine à Penser se tenait debout sur son sur le lit de fer, occupée à limer les barreaux de sa fenêtre. À en juger par le mouvement de ses bras, il utilisait un outil.
Le gardien regagna précautionneusement les bureaux, demanda au directeur de l’accompagner, et tous deux retournèrent sur la pointe des pieds à la cellule n°13. Le grincement régulier était encore audible. Après d’en être assuré, Le directeur ouvrit la porte brusquement.
« Alors ? » demanda-t-il, avec un franc sourire.
La Machine à Penser jeta un coup d’œil en arrière et sauta brusquement à terre, s’efforçant frénétiquement de dissimuler quelque chose. Le directeur entra, la main tendue.
« Donnez-moi ça ! dit-il.
— Non, répondit sèchement le prisonnier.
— Allons ! insista le directeur. Ne m’obligez pas à vous faire fouiller à nouveau.
— Non, répéta le prisonnier.
— C’était quoi, une lime ? demanda le directeur.
La Machine à Penser resta silencieuse, les yeux plissés, fixant son interlocuteur avec une expression proche de la déception - proche, seulement… -
Le directeur se montra presque empathique.
— Le plan numéro trois vient d’échouer, pas vrai ? demanda-t-il d’un ton bon enfant. C’est dommage pour vous !
Le prisonnier ne répondit rien.
— Fouillez-le ! ordonna le directeur.
Le geôlier fouilla soigneusement le prisonnier. Finalement, habilement dissimulée dans la ceinture de son pantalon, il découvrit un morceau d’acier d’environ cinq centimètres de long, dont un côté était incurvé en forme de demi-lune.
— Ah ! dit le directeur, en s’emparant du morceau de métal. Dans le talon de votre chaussure… conclut-il avec un sourire aimable.
Le geôlier poursuivit sa fouille et, toujours dissimulé dans la ceinture du détenu, trouva un autre morceau d’acier identique au premier. Les deux pièces de métal portaient des traces de frottement contre les barreaux de la fenêtre.
— Avec seulement ça, vous n’auriez jamais réussi à passer par cette fenêtre… déclara le directeur.
— J’aurais pu ! répondit la Machine à Penser.
— Certes… Dans six mois, peut-être, répondit le directeur de la prison, d’un ton bonhomme.
Il secoua lentement la tête en fixant le visage du prisonnier, qui venait de rougir légèrement.
— Prêt à jeter l’éponge ? demanda-t-il.
— Je n’ai même pas encore commencé ! » répondit la Machine à Penser du tac au tac.
S’ensuivit une nouvelle fouille minutieuse de la cellule. Les deux hommes en inspectèrent soigneusement chaque recoin. Rien. Le gardien monta en personne sur le lit et examina les barreaux de la fenêtre que le prisonnier avait commencé à scier. Il sourit.
« Vous les avez juste un petit poncés en les frottant énergiquement » dit-il au prisonnier, qui semblait le regarder d’un air quelque peu abattu. Puis il empoigna les barres de fer de ses mains robustes et tenta de les faire bouger. Elles étaient immobiles, solidement ancrées dans le granit massif. Il les examina à nouveau une à une, et conclut avec satisfaction, en descendit du lit.
« Un conseil, professeur, abandonnez ! » dit-t-il.
Celui-ci hocha négativement la tête ; puis le directeur et le geôlier quittèrent la pièce. Alors qu’ils disparaissaient au bout du couloir, la Machine à Penser s’assit sur le bord du lit, la tête entre les mains.
« Il est complètement fou d’imaginer pouvoir sortir de cette cellule, commenta le geôlier.
— Bien sûr qu’il ne peut pas s’évader ! répondit le directeur. Mais il est malin… J’aimerais bien savoir avec quel instrument il a écrit ce message… »
Le lendemain, à quatre heures du matin, un cri déchirant retentit dans la prison. Il provenait d’une cellule située quelque part au centre, et aurait pu être poussé par un individu en proie à la terreur, l’agonie, en tout cas à une terrible frayeur. Le directeur, accompagné de trois de ses hommes, se précipita dans le long couloir menant à la cellule n°13.
- IV -
Tandis qu’ils accouraient, le cri épouvantable retentit de nouveau. Il s’éteignit dans une sorte de gémissement. Les visages blafards des prisonniers apparurent aux fenêtres des cellules, le regard interrogateur et effrayé.
« C’est encore cet imbécile de la cellule n°13 » grommela le directeur.
Il s’arrêta et regarda à l’intérieur tandis qu’un des gardiens éclairait la pièce avec sa lanterne. « L’imbécile de la cellule n°13 » était confortablement allongé sur le dos installé sur son lit de camp, la bouche ouverte, ronflant. Au même moment, un cri perçant retentit de nouveau, venant d’en haut. Le visage du directeur pâlit légèrement tandis qu’il montait les escaliers. Là, au dernier étage, il trouva un homme dans la cellule 43, juste au-dessus de la cellule n°13, mais deux étages plus haut, recroquevillé dans un coin de sa cellule.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda le directeur.
— Dieu merci, vous êtes venus ! s’écria le prisonnier, et il se jeta contre les barreaux de sa cellule.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda à nouveau le directeur.
Il ouvrit la porte d’un coup et entra. Le prisonnier s’effondra à genoux et étreignit les jambes du directeur. Son visage était blême de terreur, ses yeux exorbités, et il tremblait. Ses mains étaient glacées.
— Sortez-moi d’ici, je vous en prie, faites-moi sortir ! supplia-t-il.
— Mais qu’est-ce qui vous prend, au juste ? insista le directeur, avec impatience.
— J’ai entendu quelque chose… quelque chose, dit le prisonnier, et son regard parcourut nerveusement la cellule.
— Quoi ?
— Je… je ne peux pas vous le dire, balbutia le prisonnier.
Puis, dans un accès de terreur soudain :
— Sortez-moi de cette cellule… mettez-moi n’importe où… mais sortez-moi d’ici !
Le directeur et les trois gardiens échangèrent un regard.
— Qui est cet homme ? De quoi est-il accusé ? demanda le directeur.
— Joseph Ballard, dit l’un des gardiens. Il est accusé d’avoir jeté de l’acide au visage d’une femme. Elle en est morte.
— Mais ils ne peuvent pas le prouver ! haleta le prisonnier. Ils ne peuvent pas le prouver. Je vous en prie, mettez-moi ailleurs.
Il s’accrochait encore au directeur, et ce dernier le repoussa brutalement. Puis il resta un moment à contempler le malheureux recroquevillé, qui semblait en proie à toute la terreur sauvage et irrationnelle d’un enfant.
— Écoutez-moi bien, Ballard, dit finalement le directeur de la prison, si vous avez entendu quoi que ce soit, je veux savoir ce que c’était. Dites-le-moi.
— Je ne peux pas, je ne peux pas… répondit l’homme entre deux sanglots.
— Cela venait d’où ?
— Je ne sais pas… De partout… De nulle part. Je l’ai juste entendu.
— Qu’est-ce que c’était… une voix ?
— S’il vous plaît, ne me forcez pas à répondre, supplia le prisonnier.
— Vous devez répondre, répondit sèchement le directeur.
— C’était bien une voix… mais… mais ce n’était pas une voix humaine !
— Une voix, mais pas humaine ? répéta le directeur, perplexe.
— Elle était étouffée, lointaine. On aurait dit un fantôme, expliqua l’homme.
— Cela venait-il de l’intérieur ou de l’extérieur de la prison ?
— Ça ne semblait venir de nulle part. C’était juste là, là, partout. Je l’ai entendu ! Je l’ai entendu ! »
Pendant une heure, le directeur de la prison tenta de tirer l’histoire au clair, mais Ballard, s’entêtant soudainement, refusa d’en dire plus ; il suppliait seulement qu’on le place dans une autre cellule ou qu’un gardien reste près de lui jusqu’au lever du jour. Ces demandes furent fermement rejetées.
« Et si vous continuez à nous casser les oreilles, conclut le directeur, je vous ferai mettre dans la cellule capitonnée. »
Puis il s’en alla, abattu et perplexe. Ballard resta assis devant la porte de sa cellule jusqu’au lever du jour, le visage tiré et blafard de terreur, le front plaqué contre les barreaux, les yeux grands ouverts, fixant le couloir.
Ce jour-là, le quatrième depuis l’incarcération de la Machine à Penser, fut bien animé par le prisonnier volontaire, qui passait le plus clair de son temps à la petite fenêtre de sa cellule. Tout d’abord, il commença par jeter un autre morceau de tissu au gardien, qui le ramassa docilement et l’apporta au directeur. Il y était écrit :
« Plus que trois jours. »
Le directeur ne fut nullement surpris par ce qu’il lut ; il comprit que la Machine à Penser ne lui accordait que trois jours de prison supplémentaires et prit le message comme une sorte de défi. Mais par quel moyen avait-il été écrit ? Où la Machine à Penser avait-elle trouvé ce nouveau morceau de tissu ? Le directeur l’examina attentivement. Il était blanc, d’une texture fine : du tissu pour chemise. Il prit la chemise qu’il avait confisquée au détenu, et ajusta soigneusement les deux morceaux de tissu des deux premiers messages aux endroits déchirés. Ce troisième morceau ne s’ajustait nulle part, et pourtant, il s’agissait sans aucun doute du même vêtement…
« Et où… où trouve-t-il de quoi écrire ? » se demanda encore une fois le directeur.
Plus tard dans la journée, la Machine à Penser, depuis la fenêtre de sa cellule, adressa la parole au garde armé, à l’extérieur.
« Quel jour du mois sommes-nous ? demanda-t-il.
— Le quinze, répondit l’homme.
La Machine à Penser effectua mentalement un calcul astronomique, et en déduisit que la lune ne se lèverait pas avant 21 heures ce soir-là. Puis il posa une autre question :
— Qui s’occupe de ces projecteurs à arc ?
— Une entreprise extérieure.
— Vous n’avez pas d’électricien, dans la prison ? Je pense que vous pourriez économiser de l’argent, si vous aviez votre propre homme à tout faire.
— Ça n’est pas mes affaires » répondit le garde.
Ce jour-là, le directeur aperçut fréquemment la Machine à Penser, à la fenêtre de sa cellule. Son visage semblait apathique, et une certaine mélancolie se lisait dans ses yeux plissés, derrière ses lunettes. Il finit par accepter la présence dans son champ de vison, de cette tête hirsute : il avait déjà vu d’autres prisonniers faire de même ; c’était la nostalgie de la liberté…
Cet après-midi-là, juste avant la relève du gardien de jour, la tête réapparut à la fenêtre, et une main jeta quelque chose entre les barreaux. Le billet tomba au sol, et le gardien le ramassa. C’était un billet de cinq dollars.
« Ça, c’est pour toi ! » cria le prisonnier.
Comme d’habitude, le gardien l’apporta au directeur. Ce dernier l’examina avec suspicion ; il regardait avec suspicion tout ce qui provenait de la cellule n°13.
« Il a dit que c’était pour moi, expliqua le garde.
— C’est une sorte de pourboire, je suppose, dit le directeur. Je ne vois aucune raison particulière pour laquelle vous ne devriez pas l’accepter… »
Soudain, il s’interrompit. Il se souvint que la Machine à Penser était entrée dans la cellule n°13 avec un billet de cinq dollars et deux billets de dix dollars ; vingt-cinq dollars en tout. Or, un billet de cinq dollars était attaché aux premiers morceaux de tissu. Le gardien l’avait toujours, et pour s’en convaincre, il le sortit et l’examina. C’était bien cinq dollars ; pourtant, il y en avait là encore cinq, et il ne restait à la Machine à Penser que des billets de dix dollars.
« Peut-être que quelqu’un lui a fait de la monnaie » pensa-t-il enfin, avec un soupir de soulagement.
Sur le champ, il prit une décision. Il allait fouiller la cellule n°13 comme jamais cellule n’avait été fouillée auparavant. Si un détenu était capable d’écrire des messages, de changer des billets, ou d’autres choses totalement inexplicables, c’est qu’il y avait un véritable problème au sein de sa prison. Il décida d’opérer de nuit Trois heures du matin serait l’heure idéale. La Machine à Penser devait bien, à un moment ou à un autre, faire toutes ces choses étranges. La nuit lui semblait le moment le plus rationnel.
C’est ainsi que, la nuit suivante, à trois heures, le directeur se glissa furtivement devant la porte de la cellule n°13. Il s’arrêta à la porte et tendit l’oreille. On n’entendait que la respiration régulière du prisonnier. Les clés déverrouillèrent les doubles serrures dans un bruit métallique, et le directeur entra, refermant la porte à clé derrière lui. Soudain, il braqua sa lanterne sur le visage du détenu, allongé sur son lit.
S’il avait prévu de lui faire peur, le directeur de la prison, il se trompait, car la Machine à Penser se contenta d’ouvrir les yeux, de prendre ses lunettes, et demanda, d’un ton parfaitement naturel :
« Qui est là ? »
Il serait inutile de décrire la fouille effectuée par le gardien. Elle fut minutieuse. Pas un millimètre de la pièce ou du lit ne fut laissé de côté. Il trouva le trou rond dans le plancher et, dans un éclair de génie, y enfonça ses gros doigts. Après quelques instants d’hésitation, il en retira quelque chose et l’examina à la lumière de sa lanterne.
« Beurk ! » s’exclama-t-il.
Ce qu’il tenait était un rat, un rat mort. Son inspiration s’évanouit comme la brume au crépuscule. Mais il poursuivit ses recherches. La Machine à Penser, sans un mot, se leva et lança le rat hors de la cellule, dans le couloir.
Le directeur monta sur le lit, et vérifia les barreaux d’acier de la minuscule fenêtre. Ils étaient parfaitement rigides. Il fouilla ensuite les vêtements du prisonnier, en commençant par les chaussures. Rien ! Puis la ceinture du pantalon. Toujours rien ! Il fouilla ensuite les poches du pantalon. D’un côté, il sortit quelques billets et les examina.
« Cinq billets d’un dollar, haleta-t-il.
— C’est exact, répondit le prisonnier.
— Mais… vous en aviez deux de dix et un cinq… Comment avez-vous fait ?
— Ça me regarde, répondit la Machine à Penser.
— Est-ce que l’un de mes hommes vous a fait de la monnaie ?
La Machine à Penser marqua une pause d’une fraction de seconde, avant de répondre :
— Non.
— Vous les avez … fabriqués ? demanda le directeur.
Il était prêt à croire n’importe quoi…
— Ça me regarde » répéta le prisonnier.
Le directeur de la prison lança un regard noir à l’éminent scientifique. Il sentait - non, il savait -, que cet homme se moquait de lui, sans toutefois comprendre comment. S’il avait été un véritable prisonnier, il pu obtenir la vérité…
Un long silence s’installa ; puis soudainement, le directeur tourna les talons, et quitta la cellule en claquant la porte. Il n’osait plus dire un mot.
Il jeta un coup d’œil à l’horloge : il était quatre heures moins dix. À peine s’était-il couché qu’un nouveau cri déchirant retentit dans la prison. Marmonnant quelques mots certes peu élégants, mais très expressifs, il ralluma sa torche et traversa la prison en courant jusqu’à la cellule de l’étage.
Ballard se jetait de nouveau contre la porte en acier, hurlant à pleins poumons. Il ne s’arrêta que lorsque le directeur projeta la lumière de sa lampe torche dans la cellule.
« Sortez-moi de là ! Sortez-moi de là ! hurla-t-il. Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai tuée ! Je lui ai jeté de l’acide au visage, je l’ai fait, je l’avoue. Sortez-moi d’ici ! »
L’état de Ballard était pitoyable ; le laisser sortir dans le couloir relevait de la pure humanité. Là, il se recroquevilla dans un coin, tel un animal acculé, les mains plaquées sur les oreilles. Il fallut une demi-heure pour le calmer. Alors, il raconta de façon incohérente ce qui s’était passé. La nuit précédente, à quatre heures, il avait entendu une voix, une voix sépulcrale, étouffée et plaintive.
« Qu’est-ce qu’elle disait ? demanda le directeur, curieux.
— De l’acide ! De l’acide ! De l’acide ! haleta le prisonnier. Elle m’a accusé. De l’acide ! J’ai jeté de l’acide, et la femme est morte. Oh !
S’en suivit un long gémissement de terreur, tremblant et saccadé.
— De l’acide ? répéta le directeur de la prison, perplexe.
L’affaire le dépassait.
— De l’acide. C’est tout ce que j’ai entendu. Ce seul mot, répété plusieurs fois. Il y avait d’autres choses aussi, mais je ne les ai pas comprises.
— C’était hier soir, hein ? demanda le directeur. Et cette nuit, que s’est-il passé cette nuit ? Qu’est-ce qui vous a effrayé, à l’instant ?
— C’était la même chose, haleta le prisonnier. De l’acide… de l’acide… de l’acide !
Il se couvrit le visage de ses mains et resta assis, tremblant de tous ses membres.
— C’est avec de l’acide que je l’ai aspergée, mais je ne voulais pas la tuer. J’ai juste entendu les mots. C’était comme si quelque chose m’accusait… m’accusait.
Il se tut brusquement.
— Avez-vous entendu autre chose ?
— Oui, mais je n’ai pas compris, seulement un petit peu, juste un mot ou deux.
— Eh bien, qu’est-ce que c’était ?
— J’ai entendu ‘acide’ trois fois, puis j’ai entendu un long gémissement, puis... puis... j’ai entendu ‘chapeau de taille 8’. Je l’ai entendu deux fois.
— Chapeau de taille 8, répéta le directeur. Que diable… Chapeau de taille 8 ? Je n’ai jamais entendu dire que la voix de la conscience parlait de chapeaux de taille 8… C’est du moins ce que j’en sais…
— Il est fou, déclara l’un des geôliers, d’un ton définitif.
— Je suis d’accord, répondit le directeur. Il l’est certainement. Il a sans doute entendu quelque chose et cela lui a fait peur. Il en tremble. Chapeau de taille 8 ! Non, mais… »
- V -
Le cinquième jour de l’incarcération de la Machine à Penser, le directeur de la prison avait l’air d’une bête traquée. Il lui tardait que l’expérience prenne fin. Il ne pouvait s’empêcher de penser que son illustre prisonnier s’amusait à ses dépends. Et effectivement, la Machine à Penser n’avait rien perdu de son sens de l’humour. Car, en ce cinquième jour, il jeta un autre morceau de tissu au garde extérieur, portant ces mots : « Plus que deux jours. » Il y jeta aussi un demi-dollar.
Le directeur savait pertinemment que le détenu de la cellule n°13 ne possédait pas de pièces de cinquante cents, qu’il ne pouvait pas s’en procurer, pas plus que de stylo, d’encre ou de bouts de tissu. Et pourtant, il en avait. C’était une certitude, pas une simple hypothèse ; c’est pourquoi le directeur avait l’air d’une bête aux abois.
Il ne pouvait s’enlever de l’esprit le souvenir de cet incident épouvantable et étrange, à propos « d’acide » et d’un « chapeau de taille 8 ». Bien entendu, cela ne signifiait rien. C’était seulement les divagations d’un meurtrier fou, poussé par la peur à avouer son crime. Et cependant… il se passait ici tellement de choses étranges, apparemment sans signification, depuis l’arrivée de la Machine à Penser.
Le sixième jour, le directeur de la prison reçut par la poste un message indiquant que le Dr Ransome et M. Fielding seraient à la prison de Chisholm le lendemain soir, jeudi, et que si le professeur Van Dusen ne s’était pas encore évadé - et ils supposaient qu’il ne l’avait pas fait, puisqu’ils n’avaient pas eu de nouvelles de lui -, ils le rencontreraient là-bas.
« Au cas où il ne se serait pas encore évadé…
Le directeur sourit d’un air sombre.
Évadé… ! »
La Machine à Penser égaya cette journée en envoyant à son geôlier trois messages. Écrits sur le tissu habituel, ils portaient essentiellement sur le rendez-vous de 20h30, jeudi soir, que le scientifique avait pris au moment de son incarcération.
L’après-midi du septième jour, le directeur passa devant la cellule n°13 et jeta un coup d’œil à l’intérieur. La Machine à Penser était étendue sur son lit de fer, semblant dormir d’un sommeil léger. La cellule paraissait tout à fait normale, et le directeur aurait juré que personne ne pourrait en sortir entre l’heure qu’il était - quatre heures de l’après-midi -, et huit heures et demie du soir.
En repassant devant la cellule, il entendit de nouveau la respiration régulière et, s’approchant de la porte, jeta un coup d’œil à l’intérieur. Il ne l’aurait pas fait si la Machine à Penser avait été réveillé ; mais là…, c’était différent.
Un rayon de lumière pénétra par la haute fenêtre et illumina le visage de l’homme endormi. Le directeur réalisa alors pour la première fois que son prisonnier paraissait hagard et épuisé. À cet instant précis, la Machine à Penser s’agita légèrement et le directeur, rongé par la culpabilité, s’éloigna précipitamment dans le couloir. Ce soir-là, après six heures, il aperçut le geôlier.
« Tout va bien dans la cellule n°13 ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit le geôlier. Il n’a pas beaucoup mangé, cependant. »
C’est avec le sentiment du devoir accompli que le directeur reçut le docteur Ransome et M. Fielding, peu après sept heures. Il comptait leur montrer les messages manuscrits et leur exposer en détail le récit de ses malheurs, ce qui allait prendre du temps… Mais avant qu’il n’ait pu commencer, le geôlier posté du côté de la rivière, dans la cour de la prison, entra dans le bureau.
« Le projecteur de mon côté de la cour ne s’allume pas, informa-t-il le directeur.
— Bon sang, cet homme porte malchance ! tonna le fonctionnaire. Tout va de travers depuis son arrivée. »
Le geôlier retourna à son poste dans l’obscurité, et le directeur téléphona à la compagnie d’électricité.
« Ici la prison de Chisholm, dit-il au téléphone. Envoyez rapidement trois ou quatre de vos techniciens ici, pour réparer un projecteur. »
La réponse fut manifestement satisfaisante, car le directeur raccrocha et sortit dans la cour. Pendant que le docteur Ransome et M. Fielding attendaient, le geôlier posté à la porte extérieure entra, apportant un message. Le docteur Ransome remarqua l’adresse qui y était mentionnée, et, lorsque le garde sortit, il examina la lettre de plus près.
« Bonté divine ! s’exclama-t-il.
— De quoi s’agit-il ? demanda M. Fielding.
Le médecin tendit la lettre en silence. M. Fielding l’examina attentivement.
— Ça doit être une coïncidence, dit-il. »
Il était presque huit heures lorsque le directeur retourna à son bureau. Les techniciens étaient arrivés et étaient déjà à l’œuvre. Le directeur appuya sur le bouton d’interphone, pour communiquer avec l’homme posté à la porte extérieure du mur.
« Combien d’électriciens sont là ? demanda-t-il au téléphone. Quatre ? Trois ouvriers en pull et salopette, et le chef d’atelier, en redingote et chapeau de soie ? Très bien. Assurez-vous que seulement quatre ressortent. C’est tout.
Il se tourna vers le Dr Ransome et M. Fielding.
— Nous devons être prudents ici ; surtout, - et il y avait un sarcasme prononcé dans sa voix -, quand nous avons un scientifique parmi les détenus… »
Le directeur s’empara négligemment la lettre qui était arrivée pendant son absence, puis commença à l’ouvrir.
« Quand j’aurai lu ceci, je voudrai vous dire, messieurs, quelque chose à propos de… Ce n’est pas vrai ?! s’exclama-t-il soudainement, après avoir jeté un coup d’œil à la lettre.
Il s’affala sur sa chaise, bouche bée, immobile, sous le choc.
— Qu’il-y-t-il ? demanda M. Fielding.
— C’est une lettre en provenance de la cellule n°13, haleta le directeur. Une invitation à dîner.
— Quoi !?
Les deux autres se levèrent d’un seul mouvement. Le directeur, hébété, fixa la lettre un instant, puis interpella sèchement un garde, qui patrouillait dans le couloir.
— Descendez sur-le-champ à la cellule n°13, et voyez si le prisonnier s’y trouve. »
Le garde suivit les instructions, tandis que le docteur Ransome et M. Fielding examinaient la lettre.
« C’est l’écriture de Van Dusen ; il n’y a aucun doute là-dessus, déclara le Dr Ransome. Je la connais. »
À ce moment précis, on entendit la sonnerie du téléphone provenant du portail extérieur, et le directeur, comme en transe, décrocha le combiné.
« Deux journalistes, hein ? demanda-t-il. Qu’ils entrent.
Il se tourna brusquement vers le médecin et M. Fielding.
— Cet homme ne peut pas être dehors ! Il doit être dans sa cellule.
C’est à ce moment précis que le garde revint.
— Il y est toujours, monsieur, dit-il rapporté. Je l’ai vu. Il est allongé.
— Voilà ! Je vous l’avais bien dit, déclara le directeur de la prison.
Il reprit son souffle.
— Mais comment a-t-il posté cette lettre ?... »
On frappa à la porte en acier qui séparait la cour de la prison du bureau du directeur.
« Ce sont les journalistes, dit le directeur de la prison. Faites-les entrer, ordonna-t-il au gardien.
Puis aux deux autres messieurs :
— Pas un mot devant eux ! Sinon, ça ne s’arrêtera jamais !... »
La porte s’ouvrit et les deux hommes entrèrent.
« Bonsoir messieurs » dit l’un d’eux.
C’était Hutchinson Hatch : le directeur de la prison le connaissait bien.
« Eh bien ? demanda l’autre, d’un ton irrité. Me voilà ! »
C’était La Machine à Penser !
Il lança un regard agressif au directeur de la prison, qui restait bouche bée, incapable de prononcer un mot, comme paralysé de surprise. Le docteur Ransome et M. Fielding étaient stupéfaits. Hutchinson Hatch, le journaliste, observait la scène avec avidité.
« Comment… comment… comment avez-vous fait ? finit par haleter le directeur.
— Allons à la cellule, répondit la Machine à Penser, du ton sec que ses collègues connaissaient si bien.
Le directeur ouvrit la marche.
— Éclairez la pièce ! » ordonna la Machine à Penser.
Le directeur projeta la lumière de sa torche. La cellule n’avait rien d’inhabituel, et là… là, sur le lit, était allongée la silhouette du prisonnier. En tous cas, on reconnaissait sa chevelure jaune !
Les mains tremblantes, le directeur déverrouilla la porte de la cellule, et la Machine à Penser entra.
« Regardez » dit-il.
Il donna un coup de pied dans les barres d’acier situées au bas de la porte de sa cellule, et trois d’entre elles se délogèrent. Une quatrième se détacha, et alla rouler dans le couloir.
« Et là » dit l’ancien prisonnier en montant sur le lit, pour atteindre la petite fenêtre. Il passa la main par l’ouverture et tous les barreaux tombèrent.
« Qu’est-ce que c’est que ça, dans le lit ? demanda le directeur, qui se reprenait avec difficulté.
— Une perruque, fut la réponse. Repoussez la couverture. »
Le gardien s’exécuta. En dessous, il y avait un grand rouleau de corde solide, d’une dizaine de mètres, un couteau, trois limes, trois mètres de fil électrique, une fine et puissante paire de pinces en acier, un petit marteau à pointes avec son manche, et… un pistolet Derringer.
— Comment avez-vous fait !?... demanda le directeur.
— Messieurs, vous avez rendez-vous à souper avec moi à neuf heures et demie, se contenta de répondre la Machine à Penser. Venez, sinon nous serons en retard.
— Mais… comment avez-vous fait ? insista le directeur.
— Ne croyez pas pouvoir retenir un homme capable de réfléchir, répondit la Machine à Penser. Allons-y, nous allons être en retard. »
- VI -
Le dîner, pris dans un silence presque total, se déroula dans les appartements du professeur Van Dusen. Les convives étaient le docteur Ransome, Albert Fielding, le directeur de la prison, et Hutchinson Hatch, le reporter. Le repas fut servi à la minute près, conformément aux instructions données, une semaine auparavant, par le professeur Van Dusen. Le docteur Ransome trouva les artichauts délicieux.
Enfin, quand ils eurent terminé, la Machine à Penser se tourna vers le docteur Ransome et le fixa d’un regard féroce.
« Vous y croyez, à présent ? demanda-t-il.
— Oui, répondit le docteur Ransome.
— Reconnaissez-vous qu’il n’y a eu aucune tricherie ?
— Oui.
Avec les autres, et notamment le directeur de la prison, il attendait bien entendu avec impatience les explications du professeur.
— Supposons que vous nous disiez comment… commença M. Fielding.
— Oui, expliquez-nous ! » l’interrompit le directeur.
La Machine à Penser ajusta ses lunettes, jeta quelques coups d’œil préparatoires à son auditoire, et commença son récit. Il le raconta du début à la fin, de manière logique ; et jamais personne n’eut jamais d’auditoire plus captivé.
« Mon défi était, commença-t-il, d’entrer dans une cellule de prison sans rien emporter d’autre que le nécessaire pour me vêtir, et de la quitter dans la semaine. Je n’avais jamais vu la prison de Chisholm. En entrant, j’ai demandé de la poudre dentifrice, deux billets de dix dollars et un de cinq, ainsi que du cirage pour mes chaussures. Même si ces demandes avaient été refusées, cela n’aurait pas eu grande importance. Mais vous avez accepté.
Je savais qu’il n’y aurait rien dans la cellule susceptible d’être utilisé à mon avantage. Alors, quand le directeur a verrouillé la porte, j’étais apparemment sans défense, à moins de pouvoir tirer profit de ces trois choses, en apparence anodines. Ce sont des choses qui auraient été laissées à tout prisonnier condamné à mort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?
— La poudre de dentifrice et le cirage, oui, mais pas l’argent, répondit ce dernier.
— Tout est dangereux entre les mains d’un homme qui sait s’en servir, poursuivit la Machine à Penser.
La première nuit, je n’ai rien fait d’autre cette que dormir et chasser les rats.
Rappelez-vous, au tout début, quand nous avons organisé mon incarcération, je ne voulais pas commencer tout de suite, mais le lendemain. Vous, messieurs, pensiez que je voulais gagner du temps pour organiser une évasion en mobilisant une aide extérieure ; mais c’était faux. Je savais que je pouvais communiquer avec qui je voulais, quand je voulais.
Le directeur le fixa un instant, puis détourna la tête.
— Le lendemain matin, à six heures, le geôlier m’a réveillé avec mon petit-déjeuner, poursuivit le scientifique. Il m’a dit que le déjeuner serait servi à midi, et le souper à six heures. Entre temps, j’ai compris que je serais pratiquement seul. Aussi, immédiatement après mon petit-déjeuner, j’observai les alentours depuis la fenêtre de ma cellule. Un seul coup d’œil m’a suffit pour comprendre qu’il serait inutile de passer par là, en décidant de quitter ma cellule par la fenêtre, car mon but était de quitter non seulement ma cellule, mais la prison toute entière. Bien sûr, j’aurais pu escalader le mur d’enceinte, mais cela m’aurait pris plus de temps pour élaborer mon plan. Aussi, pour le moment, j’abandonnai cette idée.
Dès cette première observation, je compris qu’une rivière coulait à côté de la prison, et qu’il y avait aussi une aire de jeux. Ces déductions furent ensuite confirmées par un gardien. Je compris alors une chose importante : n’importe qui pouvait s’approcher du mur de la prison par ce côté, sans attirer l’attention. C’était bon à retenir. Je m’en suis souvenu.
Mais ce qui a le plus attiré mon attention à l’extérieur, c’était le cordon d’alimentation du projecteur à arc, qui passait tout près - probablement à un mètre ou un mètre vingt - de la fenêtre de ma cellule. Je savais que cela me serait précieux, si jamais je devais couper ce cordon.
— Ah, c’est donc vous qui l’avez éteint ce soir-là ? demanda le directeur.
— Ayant appris tout ce que je pouvais depuis cette fenêtre, reprit la Machine à Penser sans prêter attention à l’interruption, j’ai envisagé de m’évader par l’intérieur de la prison elle-même. Je me suis souvenu précisément comment j’étais entré dans la cellule, sachant que c’était la seule issue. Sept portes me séparaient de l’extérieur. Aussi, pour le moment également, j’ai renoncé à cette idée. Je ne pouvais pas franchir les murs de granit massif de la cellule.
La Machine à Penser marqua une pause, et le Dr Ransome alluma un nouveau cigare. Un silence s’installa pendant plusieurs minutes, puis le scientifique évadé reprit :
— Tandis que je réfléchissais à tout cela, un rat me passa sur le pied. Cela m’inspira une nouvelle piste de réflexion. Il y avait au moins une demi-douzaine de rats dans la cellule : je pouvais voir leurs petits yeux. Pourtant, je n’avais remarqué aucun passage sous la porte. Je les effrayai exprès, et observai la porte pour voir s’ils sortiraient par là. Mais ils avaient disparu : de toute évidence, ils étaient sortis par ailleurs. Or, qui dit autre chemin dit autre ouverture.
J’ai cherché cette ouverture et je l’ai trouvée. C’était un vieux tuyau d’évacuation, depuis longtemps inutilisé et partiellement obstrué par la saleté et la poussière. Mais c’est par là que les rats étaient entrés. Ils venaient de quelque part. D’où ?... Les tuyaux d’évacuation débouchent généralement à l’extérieur de l’enceinte de la prison. Celui-ci menait probablement à la rivière, ou à proximité. Les rats devaient donc venir de là.
Quand le geôlier est venu m’apporter mon déjeuner, il m’a dit deux choses importantes, sans le savoir. D’abord, qu’un nouveau système de plomberie avait été installé dans la prison sept ans auparavant ; ensuite, que la rivière n’était qu’à une centaine de mètres. J’ai su alors avec certitude que le tuyau faisait partie d’un ancien système, et qu’il était globalement incliné vers la rivière. Mais le tuyau débouchait-il dans l’eau, ou sur la terre ferme ?
C’était la question suivante à trancher. Je l’ai résolue en capturant plusieurs rats dans la cellule. Mon geôlier fut surpris de me voir ainsi occupé. J’en ai examiné au moins une douzaine. Ils étaient parfaitement secs ; et surtout, ce n’étaient pas des rats domestiques, mais des rats des champs. L’autre extrémité du tuyau se trouvait donc à l’extérieur des murs de la prison, sur la terre ferme.
Je me dis alors que si je voulais agir librement à partir de cette découverte, je devais détourner l’attention du directeur de la prison. Voyez-vous, en lui disant que j’étais venu spécifiquement pour m’évader, j’avais rendu l’épreuve plus difficile…
Le directeur leva les yeux au ciel, accablé.
La première chose à faire était de lui faire croire que j’essayais de communiquer avec vous, Docteur Ransome. J’ai donc écrit un mot sur un morceau de tissu, que j’ai arraché de ma chemise. J’y ai attaché un billet de cinq dollars et je l’ai jeté par la fenêtre. Je savais que le garde le remettrait à son chef. Avez-vous sur vous ce premier message, monsieur le directeur ?
Ce dernier sortit de sa poche le bout de tissu.
— Qu’est-ce que cela signifie, au juste ? demanda-t-il.
— Lisez-le à l’envers, et en ne tenant aucun compte des espaces entre les groupes de lettres, répondit la Machine à Penser.
Le directeur de la prison s’exécuta.
— Ce n’est pas ainsi que j’ai l’intention de m’évader…
— Je savais que cela vous intriguerait, dit la Machine à Penser.
— Avec quoi l’avez-vous écrit ? demanda le docteur Ransome, après avoir examiné le bout de tissu et l’avoir passé à M. Fielding.
— Avec ceci, dit l’ancien prisonnier en tendant la jambe.
Il montrait sa chaussure, dont le cirage avait disparu, complètement gratté.
— Le cirage humidifié m’a servi d’encre ; l’extrémité métallique du lacet a fait un stylo assez efficace.
Le directeur éclata de rire, mi-soulagé, mi-amusé.
— Merveilleux ! dit-il avec admiration. Continuez.
— Toute cette histoire a provoqué une fouille complète de ma cellule, comme je l’avais prévu, poursuivit la Machine à Penser. Je tenais à ce que le directeur en prenne l’habitude, afin qu’à force de ne rien trouver, il finisse par abandonner. C’est finalement arrivé,… ou presque.
Le directeur rougit.
— On m’a alors confisqué ma chemise blanche, et donné une blouse de prisonnier. Le directeur était convaincu que ces deux morceaux de chemise étaient tout ce qui manquait. Mais pendant qu’il fouillait ma cellule, j’avais un autre morceau de tissu, issu de cette même chemise, d’environ vingt-trois centimètres carrés, roulé en boule dans la bouche.
— D’où provenait-il ? demanda le directeur.
— Le plastron de toutes les chemises de qualité est composé de trois épaisseurs de tissu. J’en ai décousu une, ne laissant que deux épaisseurs. J’avais parié que vous ne remarqueriez rien.
Il y eut un bref silence, et le directeur jeta un regard gêné à chacun des hommes.
— Ayant temporairement neutralisé le directeur en lui donnant matière à penser, j’avais fait mon premier pas sérieux vers la liberté, déclara le professeur Van Dusen. Je savais, plus ou moins, que le tuyau menait au terrain de jeu extérieur ; je savais que beaucoup de garçons y jouaient ; je savais que des rats entraient dans ma cellule depuis cet endroit. Pourrais-je, à partir de là, réussir à communiquer avec quelqu’un à l’extérieur ?
Il me fallait, en tout premier lieu, un fil long et assez solide, alors… Voilà…, dit-il en relevant le bas de son pantalon. La bordure de côtes de ses chaussettes, en laine solide et fine, avait disparu. Je les ai détricotées. Je disposais désormais, au bas mot, de quatre cents mètres de fil.
Puis, sur la moitié du tissu restant, j’ai rédigé, - laborieusement, je vous assure -, une lettre expliquant ma situation à ce monsieur-là, dit-il en désignant Hutchinson Hatch. Je savais qu’il m’aiderait, pour avoir ensuite l’exclusivité du récit journalistique de mon évasion. J’ai solidement attaché un billet de dix dollars à ce message, - il n’y a pas de moyen plus sûr d’attirer l’attention -, et j’ai écrit dessus : ‘Quiconque trouve ceci, veuillez le remettre à Hutchinson Hatch, du Daily American, qui vous donnera dix dollars supplémentaires.’
L’étape suivante consistait à faire parvenir ce message à l’extérieur, sur le terrain de jeu, où un des gamins pourrait le trouver. Il y avait deux solutions, mais j’ai choisi la meilleure. J’ai pris un rat - j’étais devenu expert dans leur capture - ; j’ai solidement attaché le tissu et l’argent à une de ses pattes ; j’ai fixé le fil de laine à une autre, et j’ai relâché la petite bête dans le tuyau d’évacuation. Je me suis dit que la peur naturelle du rongeur le ferait courir jusqu’à l’extérieur du tuyau et qu’une fois dehors, sur la terre ferme, il s’arrêterait probablement pour ronger le tissu et le billet.
Dès l’instant où le rat disparut dans ce tuyau poussiéreux, l’angoisse me gagna. L’entreprise était tellement hasardeuse… Le rat pouvait grignoter le fil dont je tenais une extrémité ; d’autres rats pouvaient le faire également ; il pouvait s’extraire du tuyau en abandonnant le tissu et l’argent là où personne ne les retrouverait ; mille autres choses pouvaient se produire.
Ainsi, commencèrent des heures d’angoisse. Mais quand il ne me resta plus en main que quelques centimètres de fil, j’ai commencé à penser que le rat était sorti du tuyau. J’avais soigneusement expliqué à M. Hatch ce qu’il devait faire au cas où le message lui parviendrait. La question était : le recevrait-il ?
Je n’avais plus qu’à attendre, et élaborer d’autres plans au cas où celui-ci échouerait. J’ai ouvertement tenté de corrompre mon geôlier, et ce faisant, j’ai appris de lui qu’il ne détenait les clés que de deux des sept portes qui me séparaient de la liberté. Alors, j’ai fait autre chose pour inquiéter le directeur. J’ai retiré les supports en acier de mes talons, et j’ai fait semblant de scier les barreaux de ma fenêtre. Le directeur en a été complètement paniqué. Il a pris l’habitude de venir régulièrement vérifier leur solidité. Ils étaient encore bel et bien solides… à ce moment-là.
Le directeur sourit de nouveau. Il avait cessé d’être étonné.
Je ne savais pas si mon message avait atteint son destinataire, ni même trouvé, ni si le rat ne l’avait pas grignoté, poursuivit le scientifique.
Cette nuit-là, je n’ai quasiment pas fermé l’œil de la nuit, dans l’attente de ce léger tressaillement du fil, qui devait m’indiquer que M. Hatch avait bien reçu le message. Vers trois heures et demie du matin, je l’ai ressenti, et aucun prisonnier n’a jamais rien accueilli avec autant d’enthousiasme !
La Machine à Penser s’arrêta, et se tourna vers le journaliste.
Je préfère vous laisser la parole… dit-il.
— Un des petits garçons qui jouait au baseball m’a apporté le morceau de tissu, raconta M. Hatch. « J’ai tout de suite compris que c’était important. J’ai donné dix dollars de plus au gamin, et j’ai acheté plusieurs bobines de soie, de la ficelle et un rouleau de fil de fer fin et souple. Le professeur m’avait indiqué que la personne qui avait trouvé le billet devait me montrer l’endroit précis où il avait été ramassé, et m’a dit de commencer mes recherches à partir de là, à deux heures du matin. Si je trouvais l’autre extrémité du fil, je devais le faire vibrer doucement trois fois, puis une quatrième.
J’ai commencé les recherches avec une petite lampe électrique. Il m’a fallu près d’une heure et demie pour trouver l’extrémité du tuyau d’évacuation, à moitié dissimulée dans les herbes hautes. Le tuyau était très gros à cet endroit, environ trente centimètres de diamètre. J’ai ensuite trouvé l’extrémité du fil de laine ; je l’ai agité comme indiqué, et j’ai immédiatement obtenu une réponse.
J’y ai ensuite fixé le fil de soie, et le professeur Van Dusen a commencé à le tirer depuis sa cellule. J’ai failli avoir une crise cardiaque, tant j’avais peur que le fil ne casse. J’ai attaché la ficelle au bout du fil de soie, puis noué le fil de fer. Nous avions ainsi un câble solide, que les rats ne pouvaient pas ronger, reliant l’orifice d’évacuation à la cellule n°13.
La Machine à Penser leva la main et Hatch s’interrompit.
— Tout cela s’est fait dans un silence absolu, déclara le scientifique. Mais nous avons alors tenté une autre expérience, à laquelle M. Hatch s’était préparé : j’ai testé le tuyau comme un tube acoustique. Aucun de nous deux n’entendait très clairement, mais je n’osais pas parler fort de peur d’attirer l’attention des geôliers. Je suis quand même parvenu à lui ai faire comprendre ce que je voulais. Il a semblé avoir beaucoup de mal à comprendre lorsque j’ai demandé de l’acide nitrique, et j’ai répété le mot ‘acide’ plusieurs fois. »
J’ai alors entendu un hurlement, provenant d’une cellule située au-dessus de la mienne. Quand je vous ai vu arriver en courant, monsieur le Directeur, j’ai fait semblant de dormir. Si vous étiez entré dans ma cellule à ce moment-là, tout mon plan d’évasion aurait été réduit à néant. Mais vous ne l’avez pas fait. C’est à ce moment-là que j’ai été le plus près de me faire prendre.
Disposant de cette installation, il est facile de comprendre comment je pouvais faire entrer des objets dans la cellule, et les faire disparaître à volonté. Vous, monsieur le Directeur, n’auriez pas pu atteindre le fil de laine : vos doigts sont trop gros. Les miens, comme vous voyez, sont longs et fins. De plus, j’obstruai le trou du tuyau à l’aide d’un rat. Vous vous en souvenez…
— Mais oui… répondit le directeur en grimaçant.
— Je me disais que si quelqu’un était tenté d’explorer ce trou, le rat le dissuaderait.
M. Hatch ne put rien m’envoyer d’utile avant le lendemain soir, mais il m’envoya pour dix dollars de monnaie, à titre d’essai. Je poursuivis donc mon plan. Puis je mis au point la méthode d’évasion, que j’utilisai finalement.
Pour que cette opération réussisse, il fallait que le garde présent dans la cour s’habitue à me voir à la fenêtre de ma cellule. Je m’y suis pris en lui glissant des petits mots sur du linge, au ton fanfaron. Je restais des heures à ma fenêtre à regarder dehors, de sorte que le garde puisse me voir, et je lui parlais parfois. C’est ainsi que j’appris que la prison n’avait pas d’électriciens, et dépendait d’une entreprise extérieure en cas de problème.
Ceci m’ouvrait la voie de la liberté : tôt dans la soirée du dernier jour de ma détention, à la nuit tombée, je comptai couper le câble d’alimentation qui passait à quelques mètres de ma fenêtre, à l’aide d’un fil électrique dont l’extrémité serait trempée dans de l’acide. Ainsi, cette partie de la prison serait plongée dans l’obscurité, pendant que les électriciens chercheraient l’origine de la panne. Cela permettrait également à M. Hatch d’entrer dans la prison.
Il ne me restait plus qu’une chose à faire avant de commencer à œuvrer pour ma libération : régler les derniers détails avec M. Hatch, par l’intermédiaire de notre interphone. Je m’en suis chargé dans la demi-heure qui suivit le départ du gardien de ma cellule, la quatrième nuit de ma détention. M. Hatch avait de nouveau beaucoup de mal à me comprendre, et je lui ai répété plusieurs fois le mot ‘acide’, puis ‘chapeau de taille 8’ - c’est la mienne -, et c’est ce qui a poussé un prisonnier à l’étage supérieur à avouer un meurtre, comme me l’a raconté un des geôliers le lendemain. Ce prisonnier avait entendu nos voix, brouillées, par le tuyau qui desservait également sa cellule.
Bien sûr, avec de l’acide nitrique que je faisais passer par le tuyau dans de fines bouteilles, découper les barres d’acier de la fenêtre et de la porte fut relativement facile, mais fastidieux. Pendant des heures, les cinquième, sixième et septième jours, le gardien du dessous me regarda travailler sur les barreaux de la fenêtre, avec un fil de fer trempé dans de l’acide. J’utilisais de la poudre de dentifrice pour empêcher l’acide de se répandre. Je détournais le regard distraitement pendant que je travaillais et, à chaque minute, l’acide entaillait un peu plus le métal. J’ai remarqué que les geôliers essayaient toujours d’ouvrir la porte en secouant la partie supérieure, jamais les barreaux inférieurs. J’ai donc coupé ces derniers, les laissant pendre par de fines lamelles de métal…
La Machine à Penser resta silencieux pendant plusieurs minutes.
Je crois que tout est clair maintenant, poursuivit-il. Les points que je n’ai pas expliqués n’avaient d’autre but que de semer la confusion dans l’esprit du directeur et des geôliers. J’ai apporté ces objets dans mon lit pour faire plaisir à M. Hatch, qui voulait pimenter toute l’histoire. Bien entendu, la perruque était indispensable à mon plan. Enfin, j’ai rédigé l’invitation à dîner dans ma cellule, avec le propre stylo-plume de M. Hatch ; puis je la lui ai envoyée et il l’a postée. Voilà, c’est tout.
— Mais… Comment êtes-vous sorti de l’enceinte de la prison, pour rentrer ensuite par la porte extérieure, jusqu’à mon bureau ? demanda le directeur.
— C’est tout simple, répondit le scientifique. Comme je l’ai dit, j’ai coupé le fil électrique avec de l’acide, en créant de plus un court-circuit. C’est pourquoi, quand le courant a été rétabli, le projecteur n’a pas fonctionné. Je savais qu’il leur faudrait du temps pour trouver la panne et la réparer. Quand le gardien est venu vous faire son rapport, la cour de la prison était plongée dans le noir. Je me suis faufilé par la fenêtre ; j’ai replacé les barreaux en me tenant sur un rebord étroit, et je suis resté tapi dans l’ombre jusqu’à l’arrivée des électriciens. Monsieur Hatch était parmi eux.
Je suis allé vers lui, et il m’a tendu une casquette, un pull et une salopette. Je les ai enfilés à moins de trois mètres de vous, monsieur le Directeur, alors que vous vous trouviez dans la cour. Plus tard, M. Hatch a fait semblant de m’appeler, sans doute pour me proposer de venir l’aider, et nous sommes sortis ensemble par le portail pour prendre quelque chose dans la camionnette. Le gardien nous a laissé passer, nous prenant pour deux ouvriers. Nous nous sommes alors changés, et sommes revenus vous voir. C’est tout.
Un silence s’installa pendant plusieurs minutes. Le docteur Ransome fut le premier à prendre la parole.
— Formidable ! s’exclama-t-il. Absolument incroyable !
— Comment se fait-il que M. Hatch ait pu se mêler aux électriciens ? demanda M. Fielding.
— Son père est le directeur de l’entreprise… répondit la Machine à Penser.
— Mais que se serait-il passé s’il n’y avait pas eu dehors, de M. Hatch, pour vous aider ?
— Ah ! Chaque prisonnier a un complice, à l’extérieur, qui l’aiderait à s’évader s’il le pouvait.
— Et si… supposons un instant… qu’il n’y ait pas eu d’ancien tuyau de plomberie, dans la cellule ? demanda le directeur, curieux.
— Il y avait deux autres issues… » répondit la Machine à Penser, sur un ton énigmatique.
Dix minutes plus tard, le téléphone sonna. C’était un appel adressé au directeur de la prison.
« Le courant est rétabli ? demanda ce dernier. Bien… Un fil sectionné, près de la cellule n°13 ? Oui, je sais… Un électricien de trop ? Quoi ? Deux sont sortis ?
Le directeur se tourna vers les autres, avec une expression perplexe.
— Le garde me dit avoir fait entrer quatre techniciens, et en avoir laissé sortir deux. Or, il en reste trois dans la cour.
— C’était moi, l’intrus ! dit la Machine à Penser.
— Je vois… dit le directeur.
Puis, au téléphone :
— Ça va… Laissez sortir tout le monde… »



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